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Terminé #11 le 16.12.16 14:34

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La réaction de Giuliana ne se fit pas attendre : elle ne sauta pas de la falaise contre laquelle je l'avais aculée, pas plus qu'elle ne me repoussa, mais tenta simplement d'esquiver. Classique et peu surprenant de sa part. Fort de cette tentative de fuite que j'avais présagée, je n'avais néanmoins pas mis plus de temps qu'elle à me lever de mon tabouret, le faisant tomber, pour ma part, sans cependant y accorder la moindre importance dès lors que ma main ceignait indéfectiblement son poignet. Elle ne partirait pas. Pas cette fois. Pas une fois de plus. Alors, bien vite, la surprise d'être ainsi rattrapée laissa place à l'insatisfaction, peut-être à la colère.

Et elle explosa.

Elle explosa d'une rage dont je n'aurais jamais soupçonné l'existence-même, tant la belle brune pouvait se montrer insipide. Une rage probablement ruminée depuis plusieurs années ; une colère que j'avais parfois entrevue sans, pourtant, être certain qu'il ne s'agissait pas tout bonnement de mon imagination. Portée par cette toute nouvelle animosité, elle ne chercha plus même à fuir et s'approcha de moi en crachant sa fiel, sa voix se brisant tantôt sous le coup de la colère, tantôt sous celui des larmes, en soutenant mon regard qu'elle avait tout ce temps fui, comme tout son corps.
Ainsi donc, elle avait été victime d'un meurtre. Voilà ce qui expliquait sa balafre ; peut-être encore cette épaisse carapace que j'avais furtivement fissurée avec ma potion, avant qu'elle ne la colmate aussitôt après avoir lancé l'aveu. Quoi de mieux que la trahison d'un Homme pour se fermer à tous ? Quoi de mieux que la réussite de quelques vermines pour se convaincre de n'entretenir aucune bienveillance à l'égard de qui que ce soit ?

Malgré moi, mes lèvres s'étirèrent en un fin sourire. Non pas que je me moque d'elle ou sois amusé d'une quelconque façon que ce soit par son histoire et son passé ; non pas que je veuille, comme elle semblait le croire, la rabaisser plus bas que terre, « comme les autres »... Non. Je souriais en réalisant que la mort nous avait tous les deux forgés d'une façon nouvelle par rapport à ce que nous étions avant. Je souriais en réalisant que nous étions plus proches que je ne le pensais elle et moi. Son elle d'antan la dégoûtait-elle aussi sûrement que le mien m'exaspérait, aussi sûrement que je l'abhorrais ? Hm. Le plus triste dans cette histoire était peut-être encore que nous ne serions pas morts, si nous avions eu ne serait-ce qu'un quart de la mentalité que nous avions aujourd'hui.

- Tu as raison : la potion marche, me contentai-je de répliquer sans aucun autre commentaire.

Sans un mot de plus, je la lâchai conformément à sa demande, me détournant d'elle en prenant appui sur le plan de travail pour ménager ma hanche droite du mieux que je le pouvais. En silence, je récupérai le tabouret au sol et le réinstallai sans presque plus prêter attention à l'italienne. C'est dans ce même silence que je pris à nouveau place dessus en me plongeant dans mes notes, ajoutant de nouvelles observations sans liens avec son histoire.

- Merci pour ton aide, Giuliana. A bientôt, soufflai-je sobrement, conscient qu'elle ne reviendrait probablement plus à moi d'elle-même.

Comme c'était amusant. Jusqu'à ce jour, je n'avais jamais compris pourquoi les spectres de ce monde n'aimaient pas partager leur mort avec les autres ; pourquoi ils étaient si réticents à le faire quand je n'éprouvais plus aucune hésitation à le conter presque sur demande, de préférence lorsque cela pouvait servir ma cause. Giuliana venait de me faire comprendre pourquoi, ou elle venait tout du moins de me rappeler ce que, manifestement, j'avais oublié à force de vivre ici-bas en m'efforçant de suivre le credo de ce monde : « Amuse-toi ». Elle venait de me rappeler que certains ne cicatrisaient tout simplement pas. Jamais. Que certains – et peut-être plus encore les zombies, d'ailleurs - n'acceptaient pas leur sort et ne parviendraient jamais à exposer leur mort en souriant. J'avais été de ceux-là au commencement, puis j'avais oublié. Ma tristesse et mon amertume s'étaient muées en colère et désir de vengeance. J'étais passé outre ma mort, convaincu que, de toute façon, je ne pourrais rien faire pour changer quoi que ce soit, et avais fini par préférer en rire plutôt que me lamenter sur mon sort. Mais même si je reprochais ma mort à mon supérieur de l'époque, je ne pouvais, au fond, que m'en vouloir à moi-même d'avoir regardé mon portable et traversé sans prêter attention au monde autour. Giuliana, quant à elle, pouvait se reprocher d'avoir été naïve et de s'être faite berner... Mais elle était malgré tout plus excusable. Il était d'ailleurs plus triste, quelque part, qu'elle s'en veuille plus que les personnes comme moi ; qu'elle souffre davantage, alors que, comme beaucoup d'autres, elle s'était simplement trouvée là au mauvais endroit, au mauvais moment, et avait été victime de son propre destin, à supposer qu'il existe.

Tout à mes notes, je raturai le mot « noyade » pour ne conserver que les observations propres à la potion. Finalement, l'exercice de pousser Giuliana à bout s'était trouvé moins amusant que prévu même si j'étais parvenu à mes fins. Sans que je ne parvienne à identifier son origine exacte, l'aveu de la belle avait un goût amer. Était-ce parce que les réminiscences du moi d'antan se battaient avec le moi actuel ? Était-ce parce que, spontanément, ce pan oublié de ma personnalité se retrouvait dans cette histoire et souhaitait aider l'italienne ? Et à quoi bon ? Pour la rendre aussi hautaine et abjecte que je ne l'étais aujourd'hui ? Aussi désagréablement provocatrice pour pousser les autres dans leurs retranchements, soit par ses paroles, soit par ses pouvoirs ? C'était inutile, et je n'étais pas même certain que la jeune femme ait le « potentiel » pour cela. Il était clair qu'elle n'avait pas ce mauvais fond qui était progressivement apparu chez moi, au fil de mes rencontres et déboires professionnels, même si elle conservait de la colère en elle.

Malgré ces constatations et oppositions, l'amertume perdurait cependant.
Peut-être parce que les cris de la belle brune, au travers de sa colère, transpiraient la détresse. Peut-être parce que ses paroles, si vives, laissaient entendre qu'elle n'était pas totalement perdue, étouffée derrière sa carapace.
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Terminé #12 le 16.12.16 22:45

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Ce sourire. Ce satané sourire qui étirait les lèvres du nécromancien et me donnait presque la nausée. Il se moquait de moi. Salaud. Comme j'aurais aimé le lui faire avaler, ce maudit sourire empreint de dédain ! Mais il était trop tard maintenant. Mon coup d'éclat était passé et je n'avais plus du tout la force de retourner au combat. Ni même l'envie de revivre cette colère que je préférais bien mieux dissimuler, comme de coutume. Il était temps que je revienne en terrain connu.
Faisant mon possible pour recouvrer une respiration plus régulière, je récupère mon poignet que le grand brun venait de libérer – enfin ! – et fait un pas en arrière en le suivant du regard dès lors qu'il se réinstallait, comme si de rien n'était. C'est ça, vas-y. Note donc tout ça dans ton petit carnet si ça t'amuse..., grondé-je intérieurement en le voyant faire, avec son imperturbable professionnalisme retrouvé. J'osais espérer qu'il avait obtenu ce qu'il voulait ce soir.

« Merci pour ton aide, Giuliana. A bientôt », me souffle-t-il sans même me gratifier d'un regard, comme si, maintenant que sa curiosité était assouvie, je ne valais plus trop la peine qu'il se foule pour moi.


Alors quoi ? N'allait-il pas faire l'effort – au moins – de s'excuser ? Pas même un simple « Pardonne-moi Giuliana, je suis allé franchement trop loin ce soir ~ », avec son accent russe à couper au couteau ?

Qu'il aille donc se faire foutre. Au sens figuré comme au sens propre. Peut-être que ça lui ferait du bien d'ailleurs ! ~

« … Sale con. », murmuré-je avec la plus grande des sincérités, puisqu'il avait lui-même reconnu que son sérum de vérité marchait très bien.


Et sur ces mots, probablement les derniers que j'étais susceptible de lui adresser – étant entendu que je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette boutique – , je fais volte-face et fuis l'arrière-boutique, passant la porte de l'échoppe en laissant clinquer la sonnette d'entrée derrière moi. Une fois dehors, je prends une profonde inspiration, avant de m'enfuir à toutes jambes dans les rues de ce Tokyo des morts, laissant mes larmes sillonner sur mes joues sans me soucier de ce que pouvaient bien penser les badauds. Eux aussi, qu'ils aillent se faire foutre.