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#1 le 11.07.16 20:16

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La porte de l'agence claqua pour laisser Mayu se jeter dans la rue.
Elle ne pouvait pas rester enfermée un instant de plus : ses muscles la démangeaient, il fallait bouger, plus qu'une envie, c'était un besoin. La salle de musculation ne serait pas suffisante, la jeune femme voulait courir, sentir le soleil sur sa peau, le vent dans ses cheveux. Elle voulait voir aussi loin que l'horizon, la liberté à porté de main. Elle devait sortir prendre l'air et retrouver la paix qui lui manquait parfois dans l'appartement.
Les rues restaient bruyantes, le parc où elle se dirigeait déjà au pas de course plus encore au milieu de la journée et avec sa nouvelle paire d'oreilles, elle avait dit adieu aux écouteurs en tout genre. Pourtant, ça ne l'avait pas tellement gênée, au contraire, elle était plus concentrée sur sa respiration, sur son allure, sur ses enjambées.

C'était peut-être pour ça qu'elle n'avait même pas vu la silhouette qui la devança sans problème, sans un effort. Un homme, bien entendu, qui dépassait la petite Japonaise de plus d'une tête. Là où il faisait un pas, Mayumu en faisait deux. N'importe qui d'autre le laisserait certainement filer sans y repenser ou, au pire, en se disant qu'on ne naît pas tous égaux. Malheureusement, la demoiselle portait avec elle une fierté que peu de gens pouvaient se vanter d'égaler. En un instant, ses muscles s'étirèrent pour des foulées plus longues, le gravier crissa et roula sous ses chaussures alors qu'elle accéléra, doublant l'inconnu comme une flèche.
Ses oreilles se relevèrent légèrement, attentives aux bruits de pas du fauteur de troubles. Une fois suffisamment éloignée, elle ralentit, reprit un rythme plus naturel, plus tranquille pour un long jogging. Décidément, même dans la mort, elle ne pourrait pas les supporter, même dans la mort ils troubleraient sa tranquillité durement gagnée. Satisfaite de ce dénouement, elle laissa un sourire étirer ses lèvres et sa queue s'agiter au bas de son dos. Elle espérait peut-être narguer le grand brun comme ça, elle pouvait admettre qu'elle se comportait de manière puérile parfois.

Cependant, sa victoire fût de courte durée alors que déjà des bruits de pas persistants se rapprochaient. À croire qu'ils s'étaient passé le mot. Cette fois, elle serait prête, elle lui laisserait un instant, côte à côte, avant de le devancer.
Concentrée à ne pas s'emporter avant le moment fatidique, pour mieux lui faire mordre la poussière, elle le guette du coin de l’œil pour finalement apercevoir la même silhouette la surplomber, toujours aussi grande, toujours aussi large comparée à elle.Sa tête tourne d'elle-même et se lève pour apercevoir un visage. Au début, la surprise l'enserre, étirant l'instant, remuant sous le nez de la jeune femme son manque de patience et sa petite taille, son erreur. Mais ça ne durerait pas.
Elle allait lui montrer à lui aussi, lui apprendre qu'il faut se méfier de tout le monde, que la taille ne fait pas tout, qu'être un homme ne le place pas au dessus d'elle. Mayu se cale sur le rythme de l'inconnu sans le quitter des yeux. Les sourcils froncés, le regard déterminé, c'est une déclaration de guerre qui l'attend au moment où il osera baisser les yeux sur elle. Et qu'il en veuille ou non, il n'aura pas d'autre choix que de renoncer face à la petite boule de détermination qui compte bien sortir victorieuse de cette compétition qu'elle a lancée toute seule.
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#2 le 13.07.16 10:04

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Si ma vie était bien plus distrayante depuis ma mort, force était de constater que bien vite, ma boiterie avait alimenté chez moi un manque flagrant : le sport. Incapable de courir aujourd'hui comme je courais jadis, seulement susceptible de me promener à une allure modérée au milieu des parcs ou parmi les rues bondées de la ville, j'avais rapidement fait le deuil des sports pratiqués autrefois tout en jalousant ceux qui pouvaient encore s'y prêter. Ce, jusqu'à ce que l'un de mes clients occasionnels sème en mon esprit le germe d'une idée alimentée, plus tard, par mon amour du sport. Le bougre avait une douleur post-mortem quelconque qu'il cherchait à faire passer et qui m'avait motivé à le diriger vers une potion d'insensibilité... Et puis l'idée m'était venue quelques semaines plus tard, alors qu'il était revenu pleinement satisfait du résultat et m'avait pris une dizaine de ces potions afin de pouvoir enchaîner ses séances de sport, m'avait-il dit. Dès cet instant, les potions d'insensibilité m'avaient immanquablement fait de l’œil et j'avais cédé un soir, au moment de fermer la boutique.

Peu sûr de moi autant que du résultat, je n'avais pas essayé de courir ce soir-là mais avais pu remarquer l'inutilité de ma canne après quelques minutes seulement, quoique celle-ci redevienne indispensable une trentaine de minutes après la prise de la potion. Le lendemain avait été un coup d'essai réel – et un succès de surcroît – puisque je m'étais essayé à une course d'une dizaine de minutes à peine, afin de réhabituer mon corps et tester mes limites. Satisfait, j'avais investi quelques Øssements dans une tenue de survêtement et avais repris un entraînement digne de ce nom le jour suivant.
Dès lors, une à deux fois par mois, je me dopais et troquais mes beaux costumes contre un débardeur et un jogging, laissant les mocassins au placard pour leur préférer les baskets. Du fait de la courte durée des potions, il m'arrivait de prendre une sacoche dans laquelle je glissais une fiole supplémentaire ainsi qu'une bouteille d'eau, lorsque j'envisageais un jogging digne de ce nom. La reprise du sport s'était avérée difficile mais assez rapidement tout de même, les vieilles habitudes étaient revenues et je n'avais plus eu guère de mal à courir une trentaine de minutes au moins.

Ce jour-ci faisait partie de ceux que je chérissais désormais. Pour économiser au mieux les effets de la potion d'insensibilité, j'avais quitté l'Agence sans ma canne et sans m'être dopé – comme je le faisais toujours dès lors qu'il me fallait aller courir –, de sorte que le trajet appartement - extérieur était parfois plus éprouvant que mon jogging en lui-même. A force d'habitude néanmoins, je parvenais à me débrouiller – ou magouiller un peu, tout dépendait des points de vue – pour gagner ne serait-ce que quelques centimètres, en m'aidant par exemple de mes bras au moyen de tractions ménageant ma jambe droite.
Dès lors que j'arrivais à l'entrée de l'Agence toutefois, je m'autorisais le luxe de boire la potion et partais à peine quelques minutes après, le sourire aux lèvres, avant d'être pleinement concentré sur ma course.

Naturellement, mon jogging passait inévitablement par le Parc Yoyogi – incontournable en mon sens -, quoique je n'y ai pas de parcours prédéterminé, courant un peu au hasard, au fil de mes envies autant que des activités pouvant parfois occuper le parc. Cette fois, le hasard voulut que je croise le chemin d'une chimère. En soi, cela n'avait rien de surprenant et, du reste, cela ne m'effarouchait pas plus que cela. Mais elle n'était pas « une » chimère. Elle était « la » chimère.
Calé sur mon rythme habituel, je l'avais naturellement dépassée dès lors qu'elle courait moins vite que moi – ce que je pouvais concevoir, au vu des centimètres qui nous séparaient – et avais pu constater ensuite qu'elle me dépassait à nouveau. Qu'à cela ne tienne : peut-être m'étais-je trompé, et peut-être avait-elle simplement ralenti son rythme pour se reposer momentanément au moment d'être doublée, avant de poursuivre ensuite sa course initiale, et ce, malgré nos centimètres de différence.

Que cela soit le fait d'un nouveau repos ou d'une surestimation de ses propres capacités, je la rattrapai à nouveau sans y prêter attention. Il n'y eut bien que lorsqu'elle accéléra encore, se maintenant volontairement à ma hauteur, que je compris l'origine du problème. De deux choses l'une, soit elle me faisait du gringue comme cela avait pu m'arriver en d'autres temps – ce qui était un poil suspect, par nature, de la part d'une chimère -, soit elle était de ces hommes et de ces femmes incapables de comprendre que nous n'avions pas tous les mêmes capacités, et s'offusquant donc de l'audace de ceux qui avaient le culot de se prétendre meilleurs qu'eux en tel ou tel domaine.

Un coup d’œil à la chimère me permit de comprendre qu'elle était des seconds. Or, j'abhorrais ce genre de personne. Pourquoi ne pouvait-elle pas accepter le fait que je sois meilleur qu'elle à la course, et peut-être moins bon qu'elle en un autre sport, moins intelligent ou que sais-je ? Désireux de lui faire la morale sans prononcer un seul mot, je conservai mon propre rythme un moment encore, jouant sur son souffle et son endurance sans que cela n'ait guère d'impact sur moi, avant d'accélérer ma course d'abord, jusqu'à sprinter enfin. Jouer l'imbécile de la sorte mettrait un terme brutal à mon jogging, je le savais, mais cela n'en restait pas moins amusant. Au moins cette jeune chimère entretenait-elle mon esprit de compétition, lointainement oublié.

Mes grandes jambes me permirent évidemment d'arriver premier – certes essoufflé, mais néanmoins premier - en une espèce de zone d'entraînement en plein air. Ces genres de zones à la mode, où certaines personnes se plaisaient à exercer leurs muscles en public – ce qui n'était guère ma tasse de thé -, alternant entre les machines de sport installées là telles des verrues dans le paysage, et les exercices plus variés déroulés le long d'un ersatz de parcours du combattant. Une main calée sur mon ventre pour réguler au mieux mon souffle après ce débordement d'énergie, je lançai un coup d’œil à la chimère en souriant effrontément.

- Preum's, murmurai-je simplement d'une façon ô combien puérile. Mais n'était-ce pas elle qui avait posé les bases de cette ridicule compétition ? Ceci étant, tu ne te débrouilles pas si mal, petite.

Ou l'art de rendre un compliment détestable.