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#1 le 01.06.16 23:44

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- Vous voulez vous asseoir, m'sieur ?

Le coup d’œil que je lançai à cette demi-portion après qu'elle ait hasardé cette bien brave proposition eut tôt fait de la figer sur place alors qu'elle s'apprêtait pourtant à se lever de son siège pour me céder la place. Lentement, comme si sa propre vie – ou du moins sa mort actuelle – en dépendait, le jeunot reprit place et fit comme s'il ne m'avait jamais rien demandé, me convainquant d'en faire de même en avançant jusqu'à l'arrière du bus, le cliquetis régulier de ma canne heurtant le sol paraissant troubler les lieux à chaque pas esquissé. La journée se finirait-elle donc comme elle avait commencé ? C'est-à-dire mal ? Mâchoires serrées, je fixais, du fond du bus, la route que suivait presque mécaniquement le chauffeur en ruminant mes mésaventures.

Non contents de s'être faits rares, les clients – deux lémures et un vampire – ne m'avaient apparemment pas inspiré à en juger par ma médiocrité du jour alors que je n'avais su éveiller aucun souvenir chez les uns aussi bien que chez les autres. Tâche disgracieuse sur une toile pourtant vive alors que j'avais vu défiler le désespoir habituel – ces morts s'apitoyant sur leur propre sort dans une ingratitude sans fin alors qu'ils avaient l'honneur de se voir offrir une seconde chance, quand rien ni personne avant eux n'avait jamais pu se targuer de savoir ce qui l'attendrait après la mort. Loin de se réjouir de ne pas y trouver réincarnation ou néant selon les croyances et les désirs, tous se complaisaient dans une intolérable mollesse –.
Mais qui étais-je pour m'en plaindre ? N'était-ce pas ces âmes désespérées qui constituaient l'essentiel de ma clientèle ? Actuellement, si. Quant à savoir si elles le demeureraient demain alors que mon pouvoir semblait faire des siennes, cela restait encore à démontrer. Avait-on jamais vu un nécromancien perdre soudainement son pouvoir ? Que serais-je, aux yeux de la race, si cela devait m'arriver ?

Soupirant en silence, je me redressai à l'approche de l'arrêt, quittant le bus à la suite d'autres morts, non loin de l'une des entrées de l'Agence ô combien desservie. 22h17. Pourrais-je seulement trouver le sommeil sans me soucier de ce que mon pouvoir me réserverait demain ? Je savais sa maîtrise capricieuse, mais jamais, encore, il ne s'était montré si faible – pour ne pas dire absent – au gré d'une journée entière. Sauf à ce que la faute vienne des clients et non pas de moi, mais tout cela restait encore à prouver... Et comment y parvenir, si ce n'est m'exercer et m'exercer encore, inlassablement, sur quiconque voudrait bien me servir de cobaye ?

Soupirant d'avance – encore – à la seule idée de monter dans l'un de ces engins mécaniques démoniaques, j'avançai néanmoins dans l'ascenseur enfin désempli. De mon vivant, je n'appréciais déjà guère ces bêtes capricieuses, mais définitivement, ce monde avait achevé de me convaincre qu'ils ne méritaient décemment pas ma sympathie. Convaincu d'être dans le vrai à leur propos, c'est à coup de poing qu'ils accueillaient mon mécontentement lorsque, obstinés, ils s'entêtaient à dépasser l'étage demandé. Cela se soldait souvent – comme ce jour – par un réajustement inévitable par l'escalier mal-aimé et un mal de hanche consécutif, cela va sans dire.

Non sans mal, je parvins ainsi à rejoindre l'appartement, ne me souciant guère de qui pouvait s'y trouver quoique la télévision me laisse à penser que l'un de mes colocataires était effectivement là. Bien que je n'apprécie guère l'originalité de l'appartement – mais à ce qu'il se disait, je n'étais pas encore le plus à plaindre même si j'émettais encore des réserves à ce propos – je devais reconnaître que le tapis d'herbe faisait mon compte, puisque amortissant totalement l'écho métallique que produisait ma canne à chaque fois qu'elle se posait aux côtés de ma jambe droite. Un regard furtif lancé au salon m'apprit que c'était la zombie qui regardait la télé, mais ni sa série ni sa seule présence ne me convainquirent de la saluer ou de l'approcher alors que déjà, ma main gauche s'évertuait à défaire les premiers boutons de ma chemise pour libérer ma gorge pendant que je regagnais machinalement la chambre qu'il me fallait partager.

Habitude oblige, mon premier réflexe fut de fermer la porte derrière moi comme pour me couper de cette colocation déplaisante, tous mes efforts suivants consistant à me convaincre vainement que la moitié de la chambre qui ne m'était pas dédiée, n'existait tout simplement pas. Déposant ma canne à la tête de mon lit, je retirai ma veste et la posai sur le dossier de mon bureau, m'asseyant ensuite quelques minutes sur la couche le temps de retirer mes chaussures et reposer un peu ma hanche. Par manque de temps et peut-être un peu par manque de motivation, j'avais pris un plat à emporter dans un restaurant quelconque du centre, l'engloutissant le temps de rejoindre l'arrêt de bus le plus proche dans le secret espoir de m'endormir dès mon retour à l'appartement, afin d'oublier cette mauvaise journée. Force était de constater que je m'étais alors montré exceptionnellement optimiste tant il me fallait désormais – mais depuis plusieurs heures déjà – déplorer l'omniprésence d'une idée envahissante : la défaillance de mon pouvoir.
Allongé sur le lit, ma main droite recouvrit sur mon visage après avoir inutilement re-plaqué mes cheveux en arrière.

Ce n'est qu'après quelques secondes ainsi que je me relevai brusquement après un éclair de génie. S'il était une race en ce nouveau monde qui se trouvait tout particulièrement réceptive à mes pouvoirs, c'était bien les zombies. Or, n'était-ce pas précisément un zombie qui se trouvait dans la pièce attenante ? Il était avéré que je ne saurais trouver le sommeil avant d'avoir la certitude de ne plus posséder aucun pouvoir – ou, au contraire, la confirmation qu'il ne s'agissait que d'un coup de fatigue, ou de hasard –. Bien décidé à remédier à mon problème sans guère me soucier des actuelles occupations de ma colocataire, je me redressai rapidement – un peu trop, à dire vrai, vacillant sensiblement tant du fait de mon élan que de ma hanche gangrenée – et quittai la chambre en claudiquant, avançant jusqu'au salon non sans m'aider du mobilier pour ce faire.

La zombie, dont le nom m'échappait – l'avais-je seulement un jour connu ? Si oui, sans doute l'avais-je oublié depuis longtemps, considérant l'information inutile ou, dans le pire des cas, aisément récupérable –, se trouvait sur le canapé en face de l'écran de télévision – autre bestiole mécanique que j'appréciais moyennement depuis le film de ma mort, il me fallait l'avouer, mais que je reconnaissais ne jamais bien avoir estimé à sa juste valeur, même du temps de ma première vie –, confortablement installée devant un bol de nouilles dont l'odeur était au moins appétissante. L'accoutrement dans lequel elle se trouvait ne méritant aucun commentaire, je préférais encore me concentrer sur mon pouvoir alors que je m'appuyais désormais sur le canapé.

- Eh, intervins-je sans ménagement ni préambule, profitant d'avoir attiré son attention pour plaquer la paume de ma main contre son front avant qu'elle ne songe seulement à reporter son intérêt sur sa série idiote, fronçant les sourcils de l'effort fourni pour essayer d'éveiller chez elle un souvenir quelconque, lointainement enfoui, … Tu as vu quelque chose ? hasardai-je après quelques secondes qui me parurent interminables, ma main cessant tout contact avec sa peau alors que mes yeux sondaient les siens en quête de réponses.
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#2 le 02.06.16 20:01

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Une zombie à éviter.
♥ Viktor ♥
Tu as passé ta journée dehors, à parcourir chaque recoin de l'agence. Enfin, agence, tu es surtout passée par le garde-manger pour piquer quelques trucs tel que des sachets de chips ou encore des nouilles instantanées. Une aventurière se doit d'être une pirate. Et un pirate, ça vole et ça pille ! C'est stupide mais c'est une de tes manières de te sentir en vie, et tu adorais ça.
C'est avec une joie non cachée qu'on pouvait te voir courir dans tous les sens. Vous vous dites sûrement, elle se veut aventurière mais ne sort pas de l'agence ? Mais la pluie avait frappé tokyo tôt ce matin alors tu n'osais pas poser un pied dehors. L'eau te donne trop froid dans le dos pour avoir le courage de t'aventurer hors de ce bâtiment.
C'est pour ça que cette fois sera consacrée à découvrir toutes pièces de l'agence. Tu as particulièrement appréciée la piscine à balles. Après presque dix ans ici, c'est la première fois que tu vois cette pièce ! Tu restes une enfant dans l'âme, et cette piscine à balles a eu le don d'illuminer ta journée pluvieuse.
Tu étais même surprise de tomber par la suite sur le bureau du roi des lémures. Son prénom t'échappe tout le temps mais tu t'en fiches. Tu ne le sens pas ce gars, il est trop louche de toute façon. Mais voir son bureau vide t'as vite motivé à être encore une fois une pirate. Cependant les talons de quelqu'un résonnait dans le couloir alors tu as prit peur et tu as prit jambes à ton cou. Une prochaine fois, c'est sûr! tu te promets en souriant avec amusement.

Puis l'ennui est arrivé, a posé ses valises donc tu es rentrée en traînant des pieds. J'espère ma série va passer ce soir. C'est le seul réconfort qui accompagne les nouilles. Ah ! les nouilles, ça c'est une bonne raison pour continuer de respirer. Tu te lèches les babines à l'idée de manger. Et comme à ton habitude ça sera toujours dans l'excès. Mais que faire ! Personne pour lui dire de se stopper et tu es un estomac sur pattes.
Tu t'es lavée, toujours dans la délicatesse pour ne pas abîmer encore plus ta peau, tu t'es parfumée même si tu ne comptais pas ressortir. Je pue et j'y peux rien. Mais faisons les choses bien. Tu as enfilée ton pyjama préférée pour aller te préparer ce bol de nouilles. Ah ! les nouilles...

Tu manges sans douceur tes nouilles quand la porte s'ouvre. Tu jettes un regard furtif avant de reprendre ta position pour t'enfoncer un peu dans le canapé. C'est le nécromancien, c'est Viktor. Tu sens un frisson te secouer. Vraiment, ils sont partout. Tu tires la tronche avant de continuer à manger tes nouilles. Comme tu l'imaginas il ne s'intéresse pas à toi. Il entre sans un bruit et va dans sa chambre sans te calculer. La porte se ferme et tu lâches un soupir de soulagement. Vraiment, s'il y a quelque chose que tu aimes encore moins que l'eau c'est bien les nécromanciens. Ils sont trop suspects pour toi.
Et au moment où tu penses que ta soirée tranquille reprend son cours, la porte de sa chambre s'ouvre à nouveau. Pitié qu'il ne me parle pas...
Mais le bruit de ses pas se dirigeaient dangereusement vers le salon, ta grimace se reformait et tu fixes tes nouilles en sentant ton coeur en morceaux se mettre à battre plus nerveusement.
Il s'approche, t'interpelle, et juste le temps que tu tournes la tête tu vois déjà sa grosse main apparaître devant ton visage. Et là, au contact de sa paume contre ton front, ton coeur se retourne.

Tes joues se remplissent de chaleur, tes épaules sont moins douloureuses et ton coeur bat généreusement. Ton corps n'est plus une source de douleur, tu lâches un soupir de bonheur. La vie, c'est le bonheur de vivre qui fait battre ton coeur. Une joie immense brûle ton esprit, tu te sens vivre à nouveau. Ce sentiment que tu cherches partout, qui te motive de continuer de te lever le matin. Il est .

Puis tout s'arrête brusquement, tu retrouves ton corps froid et abîmé non seulement par le temps mais par ton état de zombie. La déception remplace le bonheur, et ça se lit sur ton visage. Tu clignes des yeux pour retrouver tes esprits, et tu plonges tes yeux dans les siens. Il avait ce pouvoir, lui ? Mais l'espoir vient vite effacer la déception de ton regard.

« AH ! Merci Viktor, merci beaucoup ! » hurla-t-elle en posant son bol de nouilles sur la table basse avant de lui sauter dans les bras.

Bon, au final les nécromanciens ne sont pas tous des cons.
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#3 le 03.06.16 15:26

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Sa réponse mit tellement de temps à arriver que je crus tout d'abord ne pas avoir réellement formulé la question que je m'étais intérieurement posée : avait-elle vu quelque chose ? De même, les émotions animant son regard macabre furent si changeantes que je n'aurais su dire ce qui relevait du positif et ce qui relevait, à l'inverse, du négatif. Autant dire que je ne fus pas déçu de la suite : non contente de ne pas daigner répondre à ma question, la zombie se mit purement et simplement à hurler avant de se confondre en remerciements. Mais alors quoi ? A en juger par sa réaction, sans doute avait-elle vu quelque chose – quelque chose de positif qui plus est, dommage... –, mais quoi ? Et d'où connaissait-elle mon nom ? Aussi sûrement que je n'avais pas le souvenir de l'avoir entendue se présenter, je ne me souvenais pas avoir perdu ne serait-ce qu'une ou deux secondes en de futiles quoique ô combien sobres bavardages tels que « Je suis Viktor ». Pour l'heure, cependant, j'avais d'autres préoccupations.

Dans son enthousiasme détestablement débordant, la zombie avait posé son bol de nouilles – cela aurait déjà dû me mettre la puce à l'oreille, c'est certain, mais j'étais trop assommé par son cri et trop en attente d'une réponse claire qui ne vint cependant pas autrement que par un contact physique, pour me méfier outre mesure – et s'était lancée sur moi. Excellente idée. Quoi de mieux que de s'élancer sur un homme dont l'équilibre est notoirement incertain, n'est-ce pas ? Serrant les mâchoires tant du contact en lui-même – car je n'étais pas nécessairement tactile. Encore moins avec les zombies qui se vidaient des flacons de parfum dessus et à l'égard desquels je nourrissais une peur : que leur corps tombe en lambeaux à la suite d'un faux mouvement et que je me retrouve instantanément encombré d'un membre décroché du reste et, accessoirement, couvert de sang... –  que de l'odeur dégagée par ce cadavre en décomposition partielle, je raffermis ma prise sur le canapé pour ne pas tomber face à l'engouement de la zombie.

- Ça va ! grondai-je en sautillant brièvement sur place le temps de retrouver un point d'équilibre certain, m'évertuant ensuite à essayer de lui faire lâcher cette désagréable étreinte, Inutile de me remercier alors que je n'ai aucune influence sur ce que tu vois.

Non sans mal, je parvins à me dégager de cet indésirable enlacement et profitai de cette occasion pour m'éloigner de ce canapé et de son occupant maudit jusqu'à heurter la table du salon sur laquelle je pris instinctivement appui – celle-là même où nous devrions tous nous retrouver au déjeuner et au dîner, dans la joie et la bonne humeur ; la belle affaire –. Convaincu que je n'étais pas encore arrivé au bout de mes peines, je tirai une chaise pour m'y asseoir momentanément. L'intuition masculine, aurait-on dit, me soufflait que, non content de profiter de cette position pour économiser ma hanche, elle me serait nécessaire pour ménager ma patience face aux potentiels débordements de joie et de sollicitations que je présageais.

- Qu'as-tu vu pour m'être à ce point reconnaissante ? hasardai-je sans qu'aucune chaleur ne transparaisse dans ma voix, mais alors, au contraire, qu'une froideur dédaigneuse semblait s'en échapper.

Récapitulons : la zombie ne m'avait pas apporté de réponse claire mais avait eu une réaction exagérée à mon encontre, la poussant à me prendre dans ses bras alors que nous n'avions jamais eu aucun contact auparavant. Ainsi, sauf à ce qu'elle ait finalement cédé à une irrépressible pulsion tue jusqu'à ce jour, je ne considérais pas que sa réaction relevait du hasard. Du reste, elle ne devait pas avoir connaissance de la nature de mon pouvoir avant que je ne l'utilise aujourd'hui sur elle, de sorte qu'elle n'avait sans doute pas joué un rôle quelconque en débordant si soudainement d'énergie – sinon, comment prévoir la bonne réaction ? –, et s'était probablement montrée simplement sincère. Assez raisonnablement, donc – encore que j'en attendais la confirmation de la part de la zombie –, je considérais avoir fait usage de mon pouvoir sur elle, et cet imperceptible mal de crâne que j'avais appris à mettre de côté au fil du temps, tendait à me conforter dans cette optique.

Irrémédiablement, je sentis mes lèvres s'étirer en un sourire en coin que je ne destinais cependant pas à mon interlocutrice : mon pouvoir ne semblait pas s'être évaporé et je ne risquais donc pas, en conséquence, d'être la risée des nécromanciens du jour au lendemain ! Quant à savoir ce qui s'était passé ce jour pour que les souvenirs ne se manifestent pas chez trois de mes clients, mais chez ma colocataire, cela restait encore un mystère. Cela pouvait-il relever du hasard ? De l'environnement ? De la personne chez qui il me fallait éveiller un souvenir ? Je n'en avais aucune idée et il était particulièrement frustrant de se dire que, peut-être, je ne le saurais jamais alors, pourtant, que j'étais censé maîtriser mon pouvoir.
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#4 le 04.06.16 21:57

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Une zombie à éviter.
Viktor
C'est avec un sourire heureux sur les lèvres que tu rattrapes ton bol de nouilles pour recommencer à manger. Tu examines tes nouilles avec attention. Il en reste beaucoup et cela augmente encore plus ton bonheur actuel. Il t'en faut vraiment peu pour être heureuse, mais who cares ? Un bol de nouilles c'est très important et précieux pour la zombie que tu es.
Mais parlons peu, parlons bien ! Tu viens de vivre une petite expérience que tu n'es pas prête d'oublier. Ce sentiment de vie si recherchée est à ta portée, tu dois juste sortir de ton pyjama le matin et partir à la conquête du monde. Ou, pour commencer, Tokyo.
Tu es trop préoccupée à réfléchir, grand sourire aux lèvres, pour l'entendre se plaindre de ton enlacement. Tu le regardes sans vraiment l'écouter, pour dire vrai. Tu manges tes nouilles bruyamment en le regardant se déplacer. Il semble avoir mal à une de ses jambes, ou peut-être le bas de son dos. Tu n'arrives pas trop à identifier où se trouve la douleur mais c'est sûr, il a mal.
Tu te tournes face à lui sur le canapé, te mettant en tailleur toujours le bol de nouilles en mains. Tu cales ton coude gauche sur le haut du canapé pour pouvoir lui parler plus facilement tout en continuant de savourer son repas. Tu t'en mets partout : la sauce vient s'écraser sur ta joue, ton nez et des petits morceaux de légumes s'échouent sur le coin de tes lèvres. Tu ne prends pas le temps de te nettoyer, déjà je pue, autant être sale.

« J'ai vu des enfants courir, j'étais l'un d'eux et ils rigolaient ! Un sentiment de bonheur immense flottaient dans l'air et c'est tout. Genre la joie indescriptible. »

En finissant ta phrase tu lui adresses un grand sourire. Ta manière de le remercier une nouvelle fois pour son acte. Tu finis ton bol ce qui te fait pousser un long soupir de déception. Tu te lèves d'un bond et marche de grand pas dans le salon pour accéder à la cuisine et déposer ton bol usé dans le lavabo. Quelqu'un le lavera pour moi.
Tu retournes t'asseoir sur le canapé, mais quelque chose te tracasse légèrement. Pourquoi il était venu vers toi, et surtout de nulle part pour utiliser son pouvoir sur toi ? D'habitude il est si silencieux et hautain, il ne prend même pas la peine de dire bonjour.

« Pourquoi tu as utilisé ton pouvoir sur moi ? Ce genre de truc c'est pas genre, payant de base ?  »

Puis après avoir réfléchi deux instants, tu écarquilles les yeux et prends un air offensé pour ajouter en haussant le ton :

« MAIS MOI JE PAYE RIEN HEIN ? Tu m'as sauté dessus ! »

De toute façon tu n'as pas grand chose. Tu travailles dans le magasin de bonbons, y gagnant un maigre salaire qui suffit à te fournir en potion et parfums. La petite somme qui reste passait en nourriture. Et tous les gâteaux qu'on pouvait trouver dans tes placards, tu le volais au garde manger. Mais je crois que tu ne dois pas en parler...
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#5 le 15.06.16 23:35

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Non sans mal, elle avait enfin daigné me faire part de son souvenir après avoir pris le temps de me fixer un temps indéterminé et terminé son bol de nouilles – ou presque, tant il en restait abondamment sur son visage –. Par l'exposé de ce souvenir ô combien banal – parfois cela arrivait : rien de précis, pas d'évènement marquant, ni positivement, ni négativement, mais simplement une image ou une sorte de petit film d'un moment anodin, naturellement oublié et pourtant parmi les instants les plus précieux d'une vie lorsqu'on les considère avec du recul –, la zombie me confirmait donc la constance de mon pouvoir. Ni il n'avait totalement disparu, ni il n'avait muté en je-ne-sais-trop-quoi ; ce qui était pour le moins rassurant. Nul besoin, ainsi, d'envisager une reconversion professionnelle – et une perte de salaire consécutive dès lors qu'il me faudrait probablement finir à la botte d'un patron que je ne supporterais pas – ni de devoir annoncer à mes clients qu'il leur faudrait changer de fournisseur.

Plongé dans mes pensées, j'en avais oublié la présence même de la zombie qui se rappela à mes bons souvenirs au moyen d'une simple question qui, pourtant, m'exaspéra plus que de raison. Plus que ma colocataire, j'avais même occulté ma propre présence dans le salon, lieu de convivialité supposée ou, à tout le moins, lieu où il me fallait nécessairement côtoyer les autres. Fronçant les sourcils des inquiétudes de la zombie autant que de sa curiosité, je soupirai bruyamment, réalisant ainsi que je l'avais inconsciemment entendu faire la même chose peu avant. Était-elle déjà lasse, malgré cette joie indescriptible qu'elle disait avoir préalablement ressentie ? Sans le réaliser, ce constat me prêta à sourire.

Il arrivait que quelques rancuniers me disent cruel sans que je ne le démente. Mieux que cela cependant, mon propre pouvoir me semblait sculpté sur ce même modèle, sans que je ne sache si cela relevait du hasard ou du fait que mon caractère avait inévitablement déteint. Mais quelles que puissent être les raisons ayant justifié un minimum de cruauté dans mon pouvoir, celui-ci m'amusait tant il contribuait à désabuser mes clients autant qu'à les rendre addicts.
Nombreuses étaient les âmes qui dénigraient leur nouvelle vie, et toute aussi nombreuses étaient donc celles qui se complaisaient à repenser à leur vie d'antan. Mieux : elles voulaient la revivre, et mon pouvoir y contribuait. Pour une durée variable, il les transportait en une autre époque, en un autre lieu, parfois, jusqu'à leur faire oublier leur insupportable quotidien et leur rappeler combien la vie avait pu être douce... Dans le meilleur des cas, tout du moins. Car il ne fallait pas exclure les souvenirs plus délicats, ceux que l'on avait oublié à dessein, ne serait-ce que pour se protéger soi-même. Ceux-là ne me laissaient pas en reste, dès lors qu'ils participaient à l'abattement des chalands – mais n'aidaient guère à fidéliser la clientèle, il me fallait bien l'avouer.

Puis elle avait mis un terme brutal à mon amusement en hurlant désagréablement, emportant, avec son cri, le reste de patience qu'il me restait. A peine ménagé par la distance nous séparant, je soupirai bruyamment de cette insupportable exubérance et pris appui sur le dossier de la chaise pour me relever tout en ménageant ma jambe droite.

- Baisse d'un ton : je sais encore ce que j'ai fait, soupirai-je en espérant mettre un terme à son mauvais jeu d'actrice, Exceptionnellement, c'est gratuit pour cette fois, rétorquai-je en lui jetant un regard froid alors que je replaçais la chaise dans sa positon initiale comme pour effacer toute trace de mon passage, Je tenais simplement à m'assurer que je n'avais pas perdu mon pouvoir.

Dès lors que j'estimais avoir répondu à la zombie, je ne tardai guère à tourner les talons sans plus lui accorder un seul regard, cheminant à travers le salon comme je l'avais fait à l'aller, soit en m'aidant du mobilier à portée de main. A quoi bon m'éterniser auprès de la zombie quand je n'avais plus besoin de ses services ? Sur elle, mon pouvoir fonctionnait, il m'était donc inutile de m'acharner et de retenter l'expérience, au risque de lui faire voir un nouveau souvenir qui lui plairait et la convaincrait, à tort, que nous étions désormais de bons copains, voire – pire –, de nouveaux amis. Non, je n'avais décemment plus aucune raison d'être au salon, et encore moins alors que, d'une part, une autre personne s'y trouvait, et que, d'autre part, ladite personne était occupée, fut-ce à regarder une série idiote.

Avant, toutefois, de bifurquer dans ma chambre et de m'y enfermer le restant de la soirée – peut-être arriverais-je à trouver le sommeil, désormais –, je pris le temps de m'arrêter quelques secondes. A peine le temps de murmurer quelque parole. A peine le temps de marmotter un « Merci » à l'adresse de la zombie. Après quoi je regagnai ma chambre et refermai silencieusement la porte derrière moi, me laissant partiellement retomber sur le lit à peine rentré afin de ménager ma hanche. Songeur, je retirai ma chemise et mon pantalon que je pliai proprement et plaçai sur le rebord de mon bureau avant de regagner la couche pour m'y assoir et me glisser sous les draps en simple boxer. Étrangement, ce soir, ni ma hanche, ni le manque de confort de mon lit – trop étroit à mon goût – ne me feraient perdre l'ébauche de sourire étirant la commissure de mes lèvres alors que je saisissais mon livre de chevet du moment – L'Homme au Sable, de Hoffmann. Assurément pas l'ouvrage le plus connu du début du XIXe siècle, mais non moins agréable à lire, quelques fois – pour m'y plonger le temps de quelques minutes à peine. Et dire que je devais cette bonne humeur et cette ataraxie momentanée à cette zombie...

Quel était son nom, déjà ?