Invité

#1 le 07.03.17 16:58

avatar
Invité


SE PERDRE POUR MIEUX SE RETROUVER



« If you got the guts, join me, the day after tomorrow, at the museum. I'll be waiting for you there between 13 and 17. Hope you'll come or I'll be sad.

P.S. : I trust you to recognize me.~ »


Assise sur son lit, Shirley regardait nerveusement la petite note à la lumière jaune de la bougie posée sur sa petite lampe de nuit. Deux jours plus tôt, quelqu'un avait glissé sous la porte de Lascaux une intrigante enveloppe qui portait son prénom. Dans celle-ci, la jeune femme y avait trouvé un mystérieux message. Mystérieux message qui n'était pas signé mais qui lui assurait que son auteur lui serait familier. Pourtant, la jeune femme n'avait pas la moindre idée de qui il pouvait s'agir. Cette écriture masculine ne lui rappelait rien et de toute manière, qui aurait bien pu vouloir la voir? Elle y songea un peu, puis soudain elle eut une illumination. Peut-être l'homme de la salle d'attente, à mon arrivée dans le monde des morts? Cette idée l'enthousiasma. Il veut me revoir autant que je veux le revoir, si ça se trouve! Deux ans s'étaient écoulés depuis leur rencontre... Et leurs adieux qui avaient eus lieu le jour même. Le moment qu'ils avaient partagé ensemble avait été court, mais elle se souvenait si bien de la façon dont ils s'étaient compris, entre parents indignes. Mais il avait dû la confronter et la froisser, puis ils ne s'étaient plus revus. Leurs chemins s'étaient séparés et ne s'étaient jamais recroisés. Tout au fond d'elle, elle désirait sincèrement le retrouver.

Puis la réalité vint la griffer avec violence. Bien sûr que ce n'est pas lui. Shirley se serait adonnée à une agréable rêverie et aurait imaginé que l'auteur de ce mot n'était nul autre que cet inconnu pâlot qui avait osé la contredire et vouloir remettre la relation qu'elle avait avec son ex copain, mais son humeur ne le lui permettrait pas. Les derniers jours avaient été très éprouvants pour elle. Et même si ce serait lui, je ne mérite pas de le voir... L'événement de l'onsen avec la belle Métisse lui torturait encore l'esprit et la culpabilité ne lui laissait aucun moment de répit. Il suffisait qu'elle se retrouve seule et la triste image de la jeune femme affectée par ses paroles impitoyables s'insinuait vicieusement dans son esprit. Si affligée par la seule pensée qu'elle aie pu faire pleurer une femme qui, au final, ne lui souhaitait que du bien, son sommeil et sa patience légendaire ne s'en étaient pas sortis indemnes. La fatigue et sa mauvaise humeur avait hideusement marqué son visage : avec ces horribles cernes violettes qui s'étaient creusées sous ses yeux et cette pâleur malade, on lui donnait facilement cinq ans de plus. Bah, je le mérite, pensait-elle chaque fois qu'elle avait le malheur de passer devant un miroir et prenait conscience de sa laideur. Bien évidemment, quelques nuits de sommeil réparateur suffiraient à rehausser son... charme, s'il existait vraiment? mais elles n'étaient pas prêtes à pointer le bout de son nez de sitôt.

Malgré sa démarche nonchalante, son manque de vivacité inhabituel et cette fatigue qui pesait cruellement sur ses épaules, Shirley se fit un devoir de se rendre au Musée Nezu pour rencontrer ce mystérieux inconnu. L'idée de rencontrer un parfait étranger la rendait très anxieuse, mais comme mentionné dans son mot, son absence l'aurait blessé. J'ai fait pleurer une personne, c'est suffisant. Je suis une mauvaise personne, mon dieu. Et pendant les deux derniers jours, elle s'était préparée à cette rencontre. Mentalement. Ce serait dommage aussi de gâcher ce temps que j'ai consacré pour ce rendez-vous...

La jeune femme jeta un oeil à la montre sur son poignet. La petite aiguille se rapprochait dangereusement de 11h. Comme elle ne désirait pas être en retard, elle enfila une modeste chemise blanche ainsi qu'un pantalon noir, abandonna sa chambre avec sa lenteur de déprimée qui ne la quittait plus depuis les derniers jours et se rendit au point de rendez-vous donné avec les milles et unes appréhensions qui bourdonnaient dans sa tête. Shirley n'avait pas envie de se rendre dans un endroit bondé de monde, surtout puisqu'il s'agissait de rencontrer quelqu'un dont elle ne connaissait pas du tout l'identité. En fait, vu son état, la Canadienne aurait préféré rester allongée chez elle pour déprimer en paix...

L'hiver touchait à sa fin. Sur les paysages urbains de Tokyo, on ne percevait plus la moindre trace de neige. Les arbres, l'herbe et autres végétaux étaient encore affaiblis et ternis par le froid, mais ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils retrouvent leurs beaux feuillages verdoyants. Les Tokyoïtes réjouis par la température qui se réchauffait se baladaient gaiement et des enfants folâtraient dans les parcs. L'arrivée du printemps égayaient les coeurs. Et au milieu de tout ce beau monde heureux, une Shirley blasée et peu soignée se dirigeait vers le musée Nezu d'un pas rapide et décidé, pas du tout affectée par ce bonheur collectif que le changement de saison apportait.

La jeune femme arriva à destination. Elle regarda sa montre. Celle-ci indiquait midi. Une heure en avance. Fait chier. Câlice... Au moins, je ne suis pas en retard. C'est en lâchant un soupir que la brune poussa les portes du musée. J'en profiterai pour visiter un peu. Je ne suis jamais venue ici. Si la littérature l'intéressait depuis qu'elle était toute jeune, toutes les autres formes d'art l'avait toujours laissée complètement indifférente. Cette heure aurait sans doute été utilisée plus judicieusement si Shirley s'était postée devant les portes du musée pour griller les dernières cigarettes de son paquet, se livrant complètement à son addiction, mais la crainte d'importuner les autres spectres avec l'odeur du tabac l'en empêchait.

Shirley déambulait dans le musée en se souciant un peu moins des regards rivés sur elle. La jeune femme jetait des regards peu intéressés aux toiles et sculptures exposées. Je m'ennuie. D'un pas apathique, elle continua sa visite en espérant tomber sur quelque chose susceptible de la divertir pendant au moins quelques minutes. Pour l'instant, éviter de marcher sur les lignes du carrelage semblait être l'activité qui trompait son ennui...

Après avoir longuement flâné dans le musée, la Canadienne jeta un oeil à sa montre. 13h12. Il est au musée. Cette fois-ci, la jeune femme porta une attention toute particulière aux gens qui l'entouraient. Peut-être reconnaîtrait-elle ce mystérieux inconnu?