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#1 le 11.01.17 12:12

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Au sortir du taxi, je levai les yeux sur l'enseigne du Seven Deadly Sins, plissant les paupières face au rose fuchsia décidément trop agressif pour mes iris d'or. Effectivement... L'enseigne ne laissait guère de doutes quant à ce qui attendait quiconque entrait dans le club gardé par un Cerbère monocéphale de piètre qualité. Le type était grand et carré, un parfait vigile en somme, quoique son crâne rasé réfléchisse ridiculement la lueur de l'enseigne au-dessus de lui. Malgré moi, j'esquissai un rictus en coin qui l'incita à grogner en réajustant la position de ses bras – aussi gros que mes cuisses – indéfectiblement croisés sur son torse. Il aurait beau faire son petit numéro, il ne me convaincrait pas de reculer ce soir, tant parce que le temps au dehors était décidément mauvais – la neige était tombée toute la journée durant et s'était arrêtée peu avant le coucher du soleil, ayant tout le loisir de fondre et de muer en une bouillasse qui entravait chaque pas, alors qu'une légère brume s'élevait désormais dans Tokyo – que parce que j'étais résolu à entrer.

Sans quitter des yeux le Cerbère, j'avançai jusqu'à l'entrée, lui tenant tête, les mains jointes sur le pommeau de ma canne en attendant qu'il daigne se décaler pour me laisser passer ; ce qu'il ne me concéda qu'après une interminable minute passée à m'observer de la tête aux pieds. Nul doute que mon costume avait une fois de plus joué en ma faveur cette fois, même si j'avais cru bon de ne pas boutonner ma chemise jusqu'en haut pour l'occasion – Quelle folie, Viktor ! m'étais-je alors dit en observant le départ de mes clavicules dans le reflet que m'avait renvoyé le miroir de la salle de bain de l'appartement, juste avant que je ne parte ~ -.
J'avais beau m'être psychologiquement préparé à ce qui m'attendait, j'eus presque le vertige en me sentant basculer dans cet univers, tant la musique, les lumières et la chaleur agressèrent tous mes sens, à peine après avoir passé la porte d'entrée. Les sourires semblaient pourtant de mise, comme un accessoire indissociablement lié aux danses lascives et provocantes ; ultime survivant parfois d'un spectacle impliquant une nudité complète d'hommes aussi bien que de femmes aux corps proches de la perfection. Comment Giuliana supportait-elle un tel endroit ?

Prenant sur moi, je décidai d'avancer au milieu de cette foule surexcitée en quête d'une femme différente des autres qui ressemblerait de près ou de loin à la maquerelle, propriétaire de cet endroit. Cette quête me poussa à me frayer un chemin entre les corps tentateurs, autant que les corps à l’œuvre, me valant parfois de subir des approches aussi peu désirées que désirables qui ne m'aidèrent décidément pas à me dérider. Atteindre le bar, à peu près à l'écart de cette orgie funèbre où acteurs et voyeurs se mêlaient allègrement, fut presque un soulagement pour moi alors, pourtant, qu'il ne s'agissait là que d'un début.

- Moi c'est Liz ! J'te sers quoi, mon chou ? ♥

Sortie de nulle part, cette voix m'incita à relever les yeux au-delà du bar que je fixais jusque là le temps de reprendre mes esprits. Mon regard croisa alors celui d'un homme ouvertement transgenre quoique fort justement maquillé. La cinquantaine passée, probablement, chauve, mais vêtu d'une robe tirée d'une autre époque, pleine de couleur et de paillettes alors qu'un boa de plumes roses dissimulait entièrement son cou. Son sourire poli fut le premier rictus normal et apparemment sincère que je croisai depuis mon arrivée ici, me convainquant de m'asseoir sur l'un des hauts tabourets pour ménager ma hanche, autant que pour me pencher par-dessus le bar en incitant ainsi le transgenre à m'imiter pour s'approcher.

- Je cherche Misty, affirmai-je sobrement.

La remarque figea un instant mon interlocuteur, puis il se recula, son sourire étiré plus qu'au préalable, comme soudainement affecté par le vice ambiant. Il me fit signe d'attendre, posa le verre qu'il était en train d'essuyer et s'éclipsa en me laissant être observé comme une bête étrange, anormalement hermétique à ce qui se passait autour d'elle ; comme un enfant trop naïf pour comprendre ce qu'il en retournait.
Liz revint une minute après être partie et me désigna l'un des carrés VIP loin de l'agitation suscitée par l'estrade dans mon dos, m'adressant un clin d’œil comme pour me rassurer autant que me confirmer que j'y trouverais bien celle que j'étais venu chercher. Ravalant un soupir, je descendis de mon siège et suivis le chemin indiqué, passant un à un les carrés VIP, y voyant des couples enlacés impliquant parfois plus de deux personnes, jusqu'à croiser le regard dur d'une femme seule. Sans la connaître, je la reconnus et pris naturellement place en face d'elle sans guère lui adresser plus d'un regard. De ce que j'en voyais, elle me paraissait maigre et avait déjà un certain âge qu'elle pensait peut-être sincèrement atténuer à grand renfort de maquillage. Pas de chance : elle était décidément de ces femmes que l'on comparait à des tableaux tant il y avait de couches et de couleurs. Pourquoi ne s'inspirait-elle donc pas de Liz ?

- On m'a dit que vous vouliez me voir ?
- Misty, je présume ? hasardai-je comme pour me mettre dans le bain, ne poursuivant qu'après un acquiescement silencieux de sa part, J'ignore si c'est son nom de scène, mais je suis venu pour Giuliana Scuderi. Une zombie. Une petite brune, italienne, explicitai-je sommairement.
- Ça peut se faire, me concéda-t-elle après avoir esquissé un rictus léger que je savais plein de jugements, Mais elle n'est pas encore là.
- Peu m'importe, vous n'aurez qu'à lui dire de me rejoindre. Je comptais réserver votre chambre la plus... Potable, dirais-je. Pour toute la nuit, jugeai-je utile de préciser en sondant son regard sans faillir.
- On ne loue pas les chambres à la nuit, affirma-t-elle après avoir effacé la surprise ayant furtivement modelé ses traits, Ou en tous cas... Je ne pense pas que vous en ayez les moyens, crut-elle utile d'ajouter en retrouvant son rictus.


Plus je regardais cette Misty et plus je me demandais si mon sourire en coin faisait le même effet à Giuliana que ce détestable rictus m'inspirait chez la maquerelle. Étrangement las, mon bras droit vint s'accouder à la table à laquelle nous étions installés afin de permettre à mes doigts de masser distraitement ma tempe, pendant que mon autre main se glissait furtivement dans la poche intérieure de ma veste pour en retirer une liasse de billets. Des grosses coupures que je laissai rouler négligemment sur la table en relevant mon regard sur la femme, le tout agrémenté de l'un de ces sourires en coin dont j'avais le secret. Probablement se trouvait-il renforcé par la surprise légère de la maquerelle, balayée par l'appât du gain que je vis ouvertement dans ses yeux. Elle était de cette race que j'étais devenu : trop facile à manipuler, moindrement que l'on agitait quelques billets.

- J'ai encore une liasse de ce genre dans mon autre poche, bluffai-je sans détourner le regard de Misty, Alors gardez vos recommandations pour les autres et indiquez-moi simplement si vous disposez d'une chambre digne de ce nom, pour toute la nuit, réitérai-je sans desserrer les mâchoires.
- … Permettez-moi de vous offrir du champagne, Monsieur.. ?
- Matveïev.
- Permettez-moi de vous offrir du champagne, Monsieur Matveïev, en attendant de voir ce que je peux faire ! compléta-t-elle en se relevant promptement, un sourire carnassier aux lèvres tandis que ses doigts griffus se refermaient sur les billets pour les glisser dans son décolleté où, décidément, personne n'irait les chercher.
- Si vous la contactez... Ne lui dîtes pas mon nom, précisai-je sans lui jeter un regard alors qu'elle avait déjà quitté la table dans l'intention de disparaître dans ce qui lui faisait office de bureau – du moins l'imaginais-je -.

Il se passa à peine une minute avant que l'on vienne me porter un seau de glace au sein duquel une bouteille de champagne bon marché reposait docilement. Ce fut d'ailleurs une jolie jeune femme qui m'apporta le tout en sous-vêtements, me souriant tout le temps qu'elle déboucha la bouteille et me servit un verre. Elle paraissait plus jeune encore que Giuliana ; d'apparence, tout du moins, car il était toujours difficile de donner un âge à ces spectres qui évoluaient ici-bas, figés éternellement – ou presque – dans une apparence similaire au jour de leur mort, comme un rappel constant, chaque jour durant.
La jeune femme disparue, je pris le temps de déguster une gorgée de champagne, ayant l'occasion d'en boire deux autres avant que Misty ne reparaisse, toujours avec ce même sourire que j'avais décidément envie de lui arracher de mes propres mains.

- Monsieur Matveïev, si vous voulez bien me suivre, je vous prie ! Ne vous inquiétez pas, on montera le seau et le champagne dans la chambre, m'indiqua la maquerelle décidément trop aimablement.

Sans m'appesantir davantage dans ce carré VIP, je me levai et emboîtai le pas à la propriétaire qui parvenait remarquablement bien à faire s'écarter les clients autant que les employés sur son passage, malgré sa maigreur.
Par-delà l'estrade, je découvris un nouveau lieu : une cage d'escaliers assez étroite où quelques catins officiaient à même les marches, et où d'autres attiraient leurs clients jusqu'à leur chambre. Nous ne nous arrêtâmes pas au premier palier qui me parut sordide, du peu que j'en vis – où un corridor étriqué en proie à une épaisse fumée de cigarette séparait plusieurs rangées de portes identiques crachant répétitivement des catins en petites tenues -, mais cheminâmes jusqu'au second, très limité puisque donnant directement sur une porte qui, elle, s'ouvrait sur une pièce immensément calme, quoique suintant le bordel par tous les murs – la faute à la couleur choisie, entre autre -.

- Est-ce que cela vous conviendra, Monsieur Matveïev ? s'enquit la maquerelle avec cette même bienveillance que je lui découvrais désormais.
- Ce sera parfait, lui concédai-je après un regard circulaire, m'avançant instinctivement jusqu'à la deuxième partie de la pièce, semblable à un petit salon attenant à la chambre où le lit démesuré en imposait.
- Prenez vos aises, elle ne devrait pas tarder, sourit Misty avant de refermer la porte.

Loin de me rassurer, cette annonce m'incita à prendre une grande inspiration avant de souffler en douceur. Que dirait Giuliana en me voyant là ? Et si elle ne me donnait pas le temps de lui expliquer les raisons de ma venue ? Et si celles-là même, loin de celles qui pouvaient animer le reste de ses clients, ne lui convenaient pas davantage ? Pourquoi diable étais-je soudainement si nerveux, alors que je la savais si encline à tout endurer sans mot dire ?
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#2 le 12.01.17 18:10

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Le téléphone tombe littéralement sous mon nez, alors que je m'emploie à sécher ma tignasse, le bassin et la tête penchée en avant. Je l'avoue, ça n'était peut-être pas une idée grandiose de l'avoir laissé sur le rebord du lavabo. Fronçant les sourcils, je coupe le sèche-cheveux et m'empare du smartphone, m'assurant rapidement qu'il n'était pas cassé. Mais non, il avait connu pire. A nouveau, il se met à vibrer entre mes doigts et j'aperçois vaguement le 3 appels manqués apparaître dans le coin gauche, en même temps que le numéro, en plein écran, du Seven Deadly Sins.
Et merde, songé-je non sans un interminable soupir, avant d'enfin daigner décrocher. Aussitôt, la voix nasillarde de Misty grésille dans le haut-parleur que j'avais enclenché, pour finir de me préparer.

« Eh bah ! J'ai failli attendre ! », s'exclame-t-elle, visiblement bougonne.
« … Qu'est-ce qui s'passe  Misty? », demandé-je après avoir levé les yeux au ciel sans noter l'agacement de mon interlocutrice, continuant de me passer un coup de peigne comme si cet appel était on ne peut plus normal.
« Dépêche-toi de ramener tes jolies petites fesses ici Princesse, j'ai un client pour toi. », m'expose-t-elle d'un ton suave malgré sa gorge irritée par les années de tabagisme qu'elle s'était tapée de son vivant.
« Je l'connais... ? », hasardé-je, consciente qu'elle faisait parfaitement exprès de jouer les mystérieuses avec moi.
« J'en sais rien. Tout ce que je sais c'est qu'il est bel homme et qu'il a assez de fric pour te réserver toute la nuit ~ », ricane-t-elle, presque triomphante. Moi, je fronce les sourcils, interrompant instantanément le mouvement de ma brosse dans mes mèches ébène. « Je te laisse quarante minutes pour venir, pas une de plus, sans quoi je refile le bébé à une autre ~. », conclut-elle avant même que je ne trouve quoi que ce soit à redire ; puis elle raccroche aussi sec, me laissant, moi et mon reflet dans la glace, en proie à la surprise la plus totale.

Toute la nuit … ? Ça ne m'était jamais arrivée encore. Pas au club en tout cas. Très honnêtement d'ailleurs, je ne voyais pas qui pouvait être assez dingue pour passer une nuit entière dans ce bouge. A n'en pas douter, l'homme n'était pas un habitué. Sinon il n'aurait jamais – ô grand jamais – fait cette demande. Mais si ce n'était pas un habitué, alors pourquoi m'avoir fait demander moi ? Il devait bien avoir eu vent de moi quelque part...
Intérieurement, je redoutais qu'il ne s'agisse d'un cinglé, adepte des tortures physiques ou autres petites joyeusetés dans ce goût là. Un dépravé, en somme. Il n'y avait bien que ce type d'hommes qui me réclamait au Seven.


Sans être parvenue à éclaircir le mystère – et pourtant Dieu sait que j'avais tourné et retourné l'idée dans ma tête tout en poursuivant mes préparatifs –, je sors du taxi qui m'avait déposé à l'angle de l'impasse conduisant au night-club. Du haut de mes cuissardes aux talons vertigineux, je slalome tant bien que mal entre les tas de neige fondue, me frayant un passage parmi les quelques badauds alcoolisés qui attendaient d'entrer pour finalement signaler ma présence au vigile. Il me siffle, amusé ou impressionné, je ne saurais le dire, avant de sourire en m'ouvrant la porte, feignant d'être le parfait gentleman. Comme d'habitude, je lui réponds d'un sourire en coin et pénètre dans la boîte de nuit, provocant la déception des types recalés à l'entrée. Je n'entre pas immédiatement dans la salle, préférant faire un détour par les loges pour déposer mon manteau et mes affaires, en profitant pour remettre une couche de rouge grenat sur mes lèvres pleines. Bien... à nous deux bel inconnu, murmuré-je pour moi-même en observant le reflet que me renvoyait le miroir. J'avais opté pour une robe moulante type fourreau, gris acier. Elle m'arrivait à peine à mi-cuisse, était ouverte sur les flancs et pouvait rapidement s'ouvrir au moyen d'une fermeture éclair qui s'étirait sur toute sa longueur. Oui, j'étais pragmatique...
J'avais  par ailleurs largement ouvert cette fermeture éclair, de sorte à laisser mon décolleté plongeant faire le reste, au cas où les autres artifices ne seraient pas assez convaincants pour mon mystérieux client.

« Qu'est-ce que tu fais merde, tu bayes aux corneilles !? », m'agresse soudain la voix de Misty qui s'était engouffrée dans la loge, me faisant sursauter au passage. « Dépêche-toi, il va finir par vider la totalité de sa bouteille de champagne tout seul au final ! », s'exclame la vieille maquerelle en enserrant ses doigts crochus autour de mon avant-bras pour me traîner derrière elle sans ménagement.

Je ne bronche pas, me contentant de la suivre en trottinant du haut de mes talons aiguilles. Nous évitons la salle, Misty préférant passer par des chemins de traverse dont elle avait le secret, pour finalement atteindre l'escalier menant à l'étage des chambres. A ma grande surprise, nous ne nous arrêtons pas au premier, là où j'officiais d'ordinaire. M'emmenait-elle dans la fameuse suite « rose bonbon » ? Celle réservée aux élu(e)s ?
Bien entendu, cette « suite » n'en était une que de nom, puisqu'à mon sens on ne pouvait décemment pas qualifier cette pièce ainsi, simplement parce qu'elle était assez grande pour entasser un petit coin salon et un mini-bar non loin d'un lit king size. De plus, ledit « rose bonbon » avait depuis de nombreuses années tourné en un rose saumon somme toute assez terne. Mais tout de même... La chambre était bien plus sophistiquée que n'importe lequel des autres trous à rats qui constituait cette partie du club. Nul doute que j'allais faire des envieuses.

« Alors, il ressemble à quoi ce type ? », demandé-je histoire de faire un briefing rapide, avant de me jeter dans l'arène.
« J'te l'ai dis, c'est un beau mec. », me répond-elle en grognant un peu. Mais enfin pourquoi tant de mystères ?
« D'accord mais... il t'a dit ce qu'il voulait ? Ses … préférences ? », précisé-je avec le fol espoir d'avoir quelques éléments auxquels me raccrocher.
« Tu as toute la nuit pour le découvrir Princesse. », se contente-t-elle de me dire dans un chuchotement alors que nous arrivons devant la fameuse porte. Elle me tourne brusquement vers elle et inspecte mon visage et mon corps, pinçant un peu mes joues comme une grand-mère le ferait à une gamine : « Là, un peu de couleur à ce morne visage... Et souris un peu !  Tu ne me le fais pas fuir celui-ci compris. Je veux qu'il devienne régulier...», me tance-t-elle en réajustant une mèche sur mon épaule.

Puis, sans plus rien ajouter, je la vois se composer un visage des plus aimable et aguicheur – j'aurais pu en avoir la nausée... –  avant d'ouvrir la porte après avoir toqué une fois.

« Et voici la demoiselle ! », sourit la vieille maquerelle en attrapant ma main pour que je la suive.

Suivant son conseil, j'avais fait l'effort d'étirer mes lèvres en un fin sourire, faussement charmeuse en pénétrant dans la pièce, cherchant déjà du regard mon futur client. Mais mes paupières s'écarquillent lorsque mes iris se figent sur la silhouette installée sur le fauteuil à l'autre bout de la pièce.

« N'est-elle pas à croquer ?! », s'exclame Misty en me poussant davantage à l'intérieur, me menaçant encore d'un « Souris ou je te prends 60% de la passe... » grogné à mon oreille, en sourdine. « Héhéhé... une jolie petite poupée zombie ~ », ricane-t-elle en caressant affectueusement ma crinière sombre.

Mais rien n'y fait, je conserve toujours cet air d'intense perplexité, sans parvenir une seule fois à faire tressaillir mes lèvres ne serait-ce qu'en un rictus. Viktor Matveïev ! C'est Viktor Matveïev qui fait appel à tes services ce soir !  s'exclame ma moi intérieure, aussi incrédule que l'originale.

« Bon eh bien... si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à appeler Liz au bar ! Le numéro est pré-enregistré sur le téléphone ~ », finit-elle par dire en souriant toujours plus largement, comme pour compenser mon manque de réaction. « Passez une agréable soirée tous les deux ~ », conclut finalement la vieille avec un ricanement plein de sous-entendus graveleux.

Puis, sans se douter un seul instant que mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine, elle s'éclipse comme si de rien n'était. Je garde le silence, serrant les mâchoires en détournant enfin mon regard du visage du nécromancien, laissant rapidement mes prunelles balayer la pièce. Les pas de Misty résonnaient toujours dans le couloir, sans que je ne discerne pourtant ses talons écraser les marches de l'escalier. Il ne me faut guère de temps pour comprendre qu'elle rejoignait son petit panorama secret. Dans cette chambre, j'ignorai encore où il était mais, étant donné l'immonde tableau qui trônait au-dessus de la commode face au lit, je le soupçonnais d'en être proche. Le point de vue était idéal pour se délecter des galipettes qu'était susceptible d'accueillir la vaste couche.

« Dans quelques minutes. », coupé-je Viktor en levant mon index vers lui pour interrompre toute tentative d'explications incohérentes. « Tu m'expliqueras tout ça dans quelques minutes. », sifflé-je, froide à souhait, avant de prendre une profonde inspiration et de me diriger vers le mini-bar, me composant un léger sourire. « Que puis-je vous servir, Monsieur... ? », hasardé-je, sensiblement plus douce, en sortant d'ores et déjà la bouteille de vodka. Après tout, Viktor était russe, non ~

J'étais persuadée que Misty gardait un œil sur nous à présent, tant le silence était pesant dans le couloir. Elle faisait souvent ça, pour s'assurer que tout se passait pour le mieux avec ses filles. Ça n'était que le temps d'une minute ou deux, mais que ce temps me paraîtrait long alors que je brûlais de connaître la raison de la présence de Viktor ici...
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#3 le 13.01.17 18:36

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La maquerelle partie, je marquai une pause dans le petit salon, levant les yeux sur les murs de la pièce, puis sur les fenêtres pour chercher à discerner le paysage au travers. La vue n'était pas désagréable. Dommage qu'il faille endurer un cadre si particulier pour en profiter. Silencieux et tout à mes pensées, j'observais sereinement ce ciel grisâtre étrangement bas stagner au-dessus de la ville en effervescence ; ce Tokyo-ci, celui de l'un des pires quartiers – sinon le pire – ne dormait jamais.
Ce n'était pourtant qu'une sérénité feinte, et l'observation du paysage : un prétexte pour ne pas penser à la venue de Giuliana et à ce que je lui dirais alors - je n'étais même pas encore certain d'avoir fait le bon choix en arrivant ici -. De cela, je m'en rendis compte lorsque tout mon être tressaillit à l'instant où l'on toqua. Déjà ?! Reculant de mon poste d'observation après mon « Oui » sec et franc, je fus soulagé de constater que ce n'était ni Misty, ni Giuliana qui entrait dans la chambre, mais seulement la petite serveuse de tout à l'heure, chargée de mon seau à champagne et de mon verre qu'elle posa sur la table de cette partie-ci de la pièce en me gratifiant d'un sourire que je lui rendis, quoique plus mesurément.

A nouveau en tête-à-tête avec moi-même et puisqu'il était de toute évidence trop tard pour reculer à présent, je pris partie de me mettre un peu plus à l'aise, approchant de la petite table sur laquelle était déposés seau à champagne et flûte pour y poser le sac bandoulière que j'avais sur moi – contenant quelques potions que je comptais faire tester à Giuliana et constituant là le premier prétexte de ma venue -, ainsi que ma veste que je calai sur le dossier de l'unique chaise attablée. Cela ne prit qu'une minute à peine et cette sensation de gêne désagréable ne tarda pas à refaire surface dès lors, à peine atténuée par le trop peu de champagne resté dans la flûte que j'avais abandonnée et que la petite catin venait de me monter. Autant dire qu'au vu de l'attente qu'il me fallut endurer, la bouteille de champagne en prit pour son grade et descendit de moitié après que j'ai fait le tour de la chambre à deux ou trois reprises, observé chaque détail et mesuré la qualité de chaque service – la poussière sur les meubles, l'alignement des tableaux, aussi hideux soient-ils, la dureté du matelas, l'approvisionnement du mini-bar, la propreté de la vaisselle et j'en passe -. Mon errance s'acheva dans le fauteuil du salon, face à l'entrée, alors que je faisais méthodiquement tourner mon champagne dans ma flûte sans plus espérer la venue de Giuliana. Misty avait peut-être échappé mon nom et ainsi ruiné toutes mes chances de voir l'italienne ce soir, et de la revoir probablement un jour, de surcroît. Au moins cette interminable attente m'avait-elle fait oublier la gêne qui surgit de nulle part au moment où l'on revint toquer. Nul besoin d'inviter à entrer cette fois puisque Misty en prit l'initiative d'elle-même – rien de plus naturel alors qu'elle était la propriétaire -, tout comme elle annonça Giuliana.

Sans même l'avoir encore aperçue, je sentais ce mal-être étreindre mon estomac, mais lorsque je la vis, la sensation n'en fut que plus accentuée. Était-ce ainsi qu'elle travaillait ? Même si elle avait eu l'habitude de venir à la boutique dans un style assez classique et pour le moins neutre, j'étais plus habitué à la voir en sweat-shirt XXL qu'en robe moulante – même si j'avais eu un avant-goût d'une telle tenue en l'emmenant au Sant Pau -. Loin de la neutralité que je lui connaissais, plus loin encore du laisser-aller dans lequel elle avait pu se complaire parfois, je la découvrais ce soir magnifique. Certes un peu vulgaire, peut-être, puisque désireuse de séduire, mais non moins magnifique, ses formes se voyant moulées dans sa robe fourreau et sa taille, plus affinée encore par les centimètres que ses talons lui faisaient gagner, étirant ses jambes démesurément.
Des deux, j'étais cependant le moins surpris à en juger par la mine qu'elle arbora en croisant mon regard alors que je n'avais pas daigné me relever de mon fauteuil. A quoi pouvait-elle donc penser ? Que ma compagnie n'était finalement plus aussi agréable que ce qu'elle avait un jour pensé ? Que je n'étais en rien différent de tous ceux qu'elle fréquentait les soirs ? Pis : redoutait-elle ce que je pourrais lui faire endurer.. ?

Sans relever les remarques de la maquerelle, je ne détournai les yeux sur elle que lorsqu'elle menaça de quitter la pièce, acquiesçant à ses recommandations autant qu'à sa pseudo-bienveillance alors qu'elle nous souhaitait de passer une bonne soirée. Ce fut le bruit de la porte se fermant qui m'incita enfin à réagir alors que j'entrepris de me lever lentement, m'apprêtant à ouvrir la bouche et parler avant de ravaler ces idées devant l'exigence de Giuliana. Je l'avais rarement vue aussi froide avec moi, même si elle n'était indéniablement pas la plus joyeuses des femmes que je fréquentais. Je l'avais entrevue en colère et la connaissais plutôt comédienne... Mais elle ne prenait pas même la peine de jouer cette fois, et de cacher combien ma présence ici la dérangeait. J'ignorais encore si c'était l'intrusion qui lui déplaisait, les intentions qu'elle me prêtait ou toute autre chose, mais ce n'était pas encore maintenant que je pourrais seulement essayer de me défendre à en croire ses paroles. Pourquoi diable nous fallait-il attendre quelques minutes ? Plus que tout, pourquoi entrer soudainement dans un nouveau rôle que je ne lui connaissais pas, feignant de ne pas me connaître et me souriant enfin, pour la première fois ?

Peu désireux de mettre à mal sa pièce de théâtre improvisée, je décidai d'entrer dans son jeu sans en connaître encore l'issue, me composant un sourire en coin en la suivant des yeux, d'abord, avant de m'approcher ensuite, après m'être saisi de ma canne.

- Vodka, soufflai-je simplement après avoir reconnu la bouteille dont elle s'était saisie, me contentant aisément de produits de mon cru, Mais avant...

Arrêté juste derrière elle, j'avais mon corps presque collé au sien, mon visage se penchant à peine alors qu'elle me semblait soudainement si grande – cela me changeait terriblement – pour souffler à son oreille « Dis-moi lorsque je pourrais t'expliquer ». Précaution utile afin qu'elle ne s'offusque pas de la main que je posai sur ses flancs après l'avoir débarrassée de la flûte de champagne en la déposant sur le mini-bar, effleurant ainsi sa peau compte tenu des ouvertures de sa robe, de part et d'autre. Penchant imperceptiblement sur ma jambe en appui, je déposai ma canne contre le mini-bar et ôtai verre et bouteille des mains de l'italienne pour me saisir doucement de l'une de ses mains afin de la faire tourner sur elle-même et l'éloigner ainsi un peu du meuble, pour que le client que j'étais la contemple davantage, d'un œil presque critique. Jouant le jeu – sans m'en plaindre, je dois bien l'avouer -, j'observai l'agencement de ses cheveux, le maquillage qu'elle avait mis – elle semblait ne privilégier que le rouge pour ses lèvres, comme pour accentuer le contraste entre la pâleur de son teint et l'ébène de ses cheveux -, la tenue – elle ne lésinait pas sur les décolletés pendant ses heures de travail... - et les chaussures qu'elle portait sans lui lâcher la main. D'un geste léger, je l'invitai à tourner pour l'observer de dos, quoique moins longtemps alors qu'il n'y avait pas grand chose à voir si ce n'est le dessin évident de ses fesses joliment moulées.

- Matsumoto m'a menti, admis-je enfin après l'avoir faite pivoter une nouvelle fois, La description qu'il m'a faite de toi ne rend pas grâce à ton charme véritable. Tu es plus belle encore qu'il ne le prétendait, souris-je sans dévier mes yeux des siens.

Longtemps, j'avais cherché un prétexte au cas où la maquerelle ne se laisserait pas convaincre par mon argent et au cas où elle s'étonnerait de mon souhait – pourquoi Giuliana en particulier alors que je ne connaissais pas la maison ? -. Dans cette optique, j'avais songé me servir des quelques éléments qu'il m'avait été donné de voir lors de mon dîner avec Giuliana au Sant Pau. Rien de plus simple, dès lors, que de me prétendre lié à Matsumoto, au moins client de l'italienne, pour gagner la confiance de la maquerelle et la convaincre de me laisser atteindre la belle brune. Finalement, cet argument n'avait pas été nécessaire face à la maquerelle mais ne m'avait pas pour autant été totalement inutile puisque je pouvais encore le servir là, sans trop savoir pour quelle occasion ni si cela était véritablement nécessaire.
Sans la lâcher encore, pour son plus grand déplaisir probablement, je la ramenai à nouveau plus près jusqu'à maintenir son corps à quelques centimètres à peine du mien, me permettant de venir nicher mon visage dans son cou pour humer sa fragrance alors qu'elle profitait encore des effets de ma potion ralentissant la décomposition inévitable et éternelle de son corps. C'est précisément à cet instant qu'un murmure de la part de la belle m'indiqua que nous pouvions l'un et l'autre reprendre nos rôles respectifs, me poussant à soupirer silencieusement de soulagement tandis que je la lâchais enfin pour la laisser déambuler à sa guise. Pour ma part, je fêtai la victoire d'avoir survécu à cette scène par mon verre de vodka que je descendis de moitié, d'une traite.

- Avant de te demander en quoi consistait ce petit manège, je vais m'expliquer, hm ? Je pense que c'est ce que tu attends, après tout, hasardai-je en levant un œil sur elle, souriant un peu, presque timidement après ce que nous venions d'endurer. Rien d'éprouvant pour moi, au contraire, mais sans doute ne saurait-elle guère tirer le vrai du faux de mon numéro précédent – comment aurait-elle pu alors que j'en étais moi-même incapable, conscient que ce que je voyais me plaisait indéniablement ? -, D'abord, sache que je ne suis pas là pour profiter de tes services, précisai-je en rejoignant le fauteuil, décidant d'aller à l'essentiel et d'écarter ainsi au plus tôt la question qui la taraudait peut-être le plus, En vérité, je l'avoue, j'étais curieux de voir dans quel univers tu travaillais. Au début, je comptais simplement jeter un œil et repartir, puis l'idée faisant son chemin, j'ai modifié un peu mes plans, poursuivis-je en détournant mon regard de sa silhouette pour désigner la table d'un mouvement de tête, Je t'ai apporté deux potions à tester quand tu auras un peu de temps. L'idée de t'appeler m'a également traversé l'esprit mais je me suis dit que je pouvais faire d'une pierre deux coups en te les remettant en main propre, dans le lieu où tu exerces. Misty te l'a peut-être déjà dit mais j'ai réservé la nuit complète. J'ai pensé que c'était un bon moyen de rattraper le repas écourté au Sant Pau, puisque je m'étais après tout engagé à t'offrir la soirée. Au fond, c'est un peu comme des congés payés, si ce n'est qu'il te faudra composer avec ma présence, au moins un temps. Cela dit, s'il y a une heure où Misty est absente, je pourrai toujours m'éclipser à défaut de pouvoir filer par la fenêtre, souris-je en cherchant à nouveau son regard.

Quelle étrange ambiance. Je me retrouvais dans un bordel en compagnie de Giuliana ; celui-là même où elle travaillait, alors qu'elle était en bleu de travail, si j'ose dire, et probablement perplexe face à ce que je lui énonçais en bloc, comme désireux – mais c'était un peu le cas – de me justifier au plus tôt pour me débarrasser de cette gêne décidément envahissante. J'étais convaincu que cela irait un peu mieux après lui avoir tout expliqué, même si cela ne suffirait naturellement pas à me faire oublier le cadre dans lequel nous discutions.

- Il me semble ne rien avoir oublié et j'espère que cela suffira à te convaincre que ce n'est sincèrement pas pour profiter de tes charmes que je suis venu, ajoutai-je en soupirant doucement, quoique conscient qu'ainsi, la belle ne me laisserait pas indifférent à condition de rectifier quelques menus détails – atténuer la couleur de son rouge à lèvres, retirer ses cuissardes et remonter son décolleté, plus précisément -, Je reste naturellement disposé à t'apporter des précisions si tu en as besoin, mais avant cela... Puis-je te demander en quoi consistait ce numéro préalable ?
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#4 le 15.01.17 18:22

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Il me confirme qu'il prendra une vodka – mais il y aurait eu droit quoi qu'il puisse demander d'autre, de toute manière – tout en se tenant juste derrière moi. J'avais l'impression d'être une biche tournant le dos à un dangereux prédateur. Son souffle effleure ma nuque, par delà la masse ébène de ma crinière et je sens un doux frisson me remonter l'échine, d'autant plus lorsque ses doigts se posent sur la chair de mes flancs mise à nue. Son murmure, glissé à mon oreille, me rassure à peine, alors que la suite de ses gestes me pousse à déglutir. Jouait-il véritablement la comédie, comme il me le laissait entendre à voix basse ? Docile, je me laisse toutefois faire, comme à mon habitude et encore plus parce que j'avais l'impression de voir le sourire de la vieille maquerelle apparaître de l'autre côté du mur. Tout cela devait lui plaire. Il y avait au moins ça de bien. Reposant verre et bouteille après l'avoir servi, je tourne sur moi-même, selon le bon vouloir de monsieur, laissant ses prunelles d'or en fusion détailler mon corps avec un semblant d'appétit fort convaincant. Je songeais intérieurement que c'était la première fois qu'il m'observait ainsi, quand bien même cela faisait des semaines que nous nous côtoyions à présent. Sans pouvoir m'en empêcher, je me demande si le spectacle lui plaît, si je suis à son goût, puis je me rappelle que je ne suis qu'une zombie, une pute et que ma tenue lui semblerait certainement trop vulgaire. Viktor avait tout l'air d'un homme qui préférait les femmes chics et classiques. Pourquoi en éprouvais-je une pointe de jalousie ?

Lorsqu'il mentionne Matsumoto, je plisse sensiblement les paupières, allant jusqu'à froncer les sourcils en dardant mes orbes bleutés dans ceux du bellâtre. A quoi jouait-il. Avait-il tout prévu ? Non... ce ne pouvait être possible. Il s'était simplement souvenu du nom de mon client et avait jugé bon de le placer ici, comme une garantie pour la maquerelle aux aguets. Mais ça ne me plaisait pas. Je ne voulais pas que Misty l'associe avec Matsumoto et ses penchants sexuels plus que spéciaux. Mais au fond... que savais-je réellement sur Viktor, hm ? Je murmure un « merci » en me laissant aller contre lui à nouveau. Mes doigts effleurent son torse et je déglutis, à présent qu'il se penche sur mon cou pour humer ma fragrance. Pourquoi se forçait-il à faire ça ? Il savait bien que je n'étais qu'un cadavre ambulant. Par-delà les battements frénétiques de mon cœur qui s'affolait, j'entends les talons compensés de la propriétaire du club s'éloigner jusqu'à rejoindre le couloir, puis les escaliers. Bien, maintenant qu'elle était satisfaite, je pouvais mettre fin à ce simulacre avant que Viktor n'aille trop loin.

« C'est bon, tu peux arrêter. », soufflé-je avec un brin d'autorité empressée, tout en esquissant un pas en arrière, baissant immédiatement le regard là ou le nécromancien s'écartait promptement de moi en soupirant de soulagement, comme si mon contact l'avait brûlé.

A dire vrai, j'étais aussi soulagée que lui, même si je ne résolvais pas ça à grand renfort d'alcool dans le gosier. Je me frotte la nuque en lui tournant le dos, histoire de recouvrer un pouls plus régulier et un air moins contrit, j'imagine. Sans même que j'ai besoin de le lui demander, Viktor se lance dans une volée d'explications qui, au départ, ne m'apparaissaient absolument pas faire sens. Quelle idée saugrenue ! Venir jusqu'ici, dans ce trou, pour m'apporter des potions à tester !? Oui c'était un fait : un coup de fil aurait bien suffi, je serais venue les chercher en main propre ses satanées potions, comme convenu quelques jours plus tôt. Je l'écoute en croisant les bras sur ma poitrine, de plus en plus incrédule à mesure qu'il m'expose les raisons de sa venue, si bien que mon visage devait lui sembler plus que perplexe, en l'instant. Et encore, l'excuse des potions me semblait mille fois plus crédible que celle-ci : «  J'ai pensé que c'était un bon moyen de rattraper le repas écourté au Sant Pau, puisque je m'étais après tout engagé à t'offrir la soirée. Au fond, c'est un peu comme des congés payés... »

Je grimace légèrement, malgré son sourire presque timide. Des congé payés hein ? Devais-je donc le traiter comme mon sauveur providentiel dans ce cas ? De toute évidence, quoi qu'il puisse me raconter, il m'était impossible de me faire une véritable idée de ce qui avait bien pu lui traverser l'esprit à l'instant où il s'était dit : « Tiens, je vais aller me réserver Giuliana la nuit entière, mais certainement pas pour la baiser, ça non ~ ».

« Il me semble ne rien avoir oublié et j'espère que cela suffira à te convaincre que ce n'est sincèrement pas pour profiter de tes charmes que je suis venu », insiste-t-il encore, me poussant dès lors à lever les yeux au ciel. Oui, ça tu l'as déjà dit ~ , ricane ma moi intérieure, plus amusée que je ne l'étais. Il paraît que la répétition est pédagogique... « Je reste naturellement disposé à t'apporter des précisions si tu en as besoin, mais avant cela... Puis-je te demander en quoi consistait ce numéro préalable ? », me demande-t-il enfin alors que je me décide à m'approcher du tableau trônant au-dessus de la commode face au lit.

Je ne réponds pas, me concentrant préalablement sur l'étude du mur, des objets ornant la commode, puis du tableau que je soulève pour vérifier ce qui se cachait dessous. Bingo. Un petit trou avait été creusé dans le mur ; il tombait juste au niveau de l’œil de la créature dépeinte façon Picasso raté sur cette infâme croûte.

« Là, tu vois ? Elle nous observait... », commenté-je simplement en lui montrant le dessous du tableau pour qu'il vienne constater par lui-même. « Je préfère qu'elle ignore notre... lien », expliqué-je en soupirant, allant dès lors rejoindre le lit pour m'y asseoir. « Elle ne veut pas qu'on ramène nos fréquentations privées ici. »

Je l'entends encore distinctement dire à toutes les filles : « Ne jamais mêler travail et vie privée, c'est compris ? Il y a toujours des complications, sinon ~ ». Je voulais bien le croire... J'avais d'ores et déjà l'impression d'être emmêlée dans un tas de complications inextricables à présent que le russe était là, dans cette chambre épouvantablement kitch et suintant la luxure au rabais.

« Du coup... c'était bien vu d'avoir mentionné Matsumoto », admets-je, espérant toutefois que cette histoire soit vraiment un mensonge, comme j'étais en droit de supposer que tout le reste l'était. « Même si à l'évidence, il y a des chances que Misty te prenne pour un sadique sexuel avéré, maintenant ~ », commenté-je, l'air de rien, haussant les épaules avant de me pencher tout en faisant glisser la tirette d'une de mes bottes pour en libérer mon pied, réitérant la chose avec l'autre, non sans une certaine sensualité dans le geste.

Puisqu'il ne coucherait pas avec moi, inutile que je me trimbale plus longtemps sur ces échasses inconfortables. Et puisque c'était en quelque sorte – et selon la propre formule de Viktor – une soirée de congé payé, j'étais autorisée à boire, non ? Un peu au moins. Aussi, débarrassée de mes talons, je rejoins la table où avait été abandonné le champagne, remplissant la coupe du nécromancien pour me l'approprier, m'appuyant ensuite contre la table en observant le grand brun avec une pointe de curiosité.

« Tu sais... même si toutes les raisons que tu m'as exposée pour m'expliquer ta présence ici me paraissent tout à fait... stupides ou irréfléchies, peu importe ; je dois tout de même te mettre en garde... », commencé-je en fronçant légèrement les sourcils, d'un ton sans doute un peu trop froid encore, même s'il tendait à présent vers une certaine lassitude. « J'ai bien compris que tu ne veux pas coucher avec moi Viktor, mais à un moment donné... comment dire... il va quand même falloir simuler une ébauche de partie de jambes en l'air, ne serait-ce que pour donner le change lorsque Misty reviendra sur son perchoir, au courant de la soirée, pour s'assurer que tout se déroule comme prévu ~ », annoncé-je de but en blanc, avant de boire une gorgée de ce champagne bon marché, lui laissant le temps de s'écouler dans ma gorge en pétillant exquisément sur ma langue. « Juste pour que tu te fasses déjà à cette idée, puisqu'à l'évidence tu ne me désires pas ~ », terminé-je presque comme s'il s'était agi d'une excuse, avant de rejoindre la table de chevet à côté du lit, ouvrant le tiroir pour en sortir un paquet de cigarettes.

C'était une règle tacite ici : chaque chambre avait son paquet de cigarettes, régulièrement réapprovisionné. Certains hommes ne pouvaient décemment pas se passer d'un tel poison après s'être si sauvagement dépensés. En glissant une entre mes lèvres et la grillant à l'aide de la bougie allumée sur la table, je tire ensuite une première bouffée, gardant ma flûte de champagne en main pour rejoindre la fenêtre, l'ouvrir, puis exhaler toute cette fumée nocive passée par mes poumons. Indéniablement, je n'étais pas encore au bout de mes surprises avec ce Viktor Matveïev. Il parvenait toujours à m'étonner, même quand je n'aurais plus cru cela possible.
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#5 le 18.01.17 11:58

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Confortablement calé dans le fauteuil, je la suivais des yeux. Tout au long de mes explications, elle m'avait paru tantôt perplexe, tantôt exaspérée, tantôt gênée ou peu convaincue. Presque logiquement, voilà qu'elle m'ignorait soudainement – du moins le pensais-je – pour se promener dans la chambre et contempler le tableau. Ainsi donc, cette « œuvre » bas de gamme avait plus d'intérêt encore que ma présence ? J'avais pris parti de détourner les yeux pour jeter un œil à la fenêtre, mais celui-ci ne fut que furtif puisque, contre toute attente – ou en tout cas les miennes -, elle m'interpella une nouvelle fois. Récupérant ma canne, je me levai en silence pour la rejoindre, plissant sensiblement les paupières jusqu'à distinguer un trou dans le mur qui m'inspira un juron russe à l'adresse de cette bonne vieille Misty. Juron que je gardai pour moi en replaçant silencieusement le tableau alors que Giuliana prenait le parti de rejoindre le lit. Comme j'étais tenté de boucher ce trou avec un bouchon de l'une de mes fioles de potions...

A nouveau interpellé par Giuliana, je m’accotai au buffet, écoutant la belle brune tout en analysant toujours chacun de ses gestes. Que Misty ignore la nature de notre lien m'arrangeait assez dans la mesure où je n'avais jamais eu seulement l'intention de la lui révéler – à quoi bon m'inventer un prétexte et jouer la comédie, sinon ? -. Moins Misty en saurait sur moi, mieux ce serait. Quant aux associations qu'elle pourrait faire : libre à elle. Voilà bien longtemps que je ne me souciais plus du jugement des autres, sans quoi j'essaierais de me composer une attitude accessible et bienveillante. Bah ! Rien que d'y penser, c'était au-delà de mes forces.
Plus que cette association prétendument dérangeante, ce fut néanmoins ce que m'avoua Giuliana entre les lignes qui attira mon attention. Alors comme ça, Matsumoto était de ces hommes à passer leurs détestables et dérangeantes pulsions sur les femmes ? Cette fois, le juron filtra dans mon esprit sans que je ne cherche même à amoindrir son écho : connard. Oserais-je solliciter Misty une fois encore pour qu'elle me livre quelques informations sur ce Matsumoto – informations que Giuliana me refuserait, naturellement - afin que je lui offre généreusement une potion qui ne manquerait pas de l'emmerder quelques temps, aussi sûrement qu'il emmerderait éternellement ses victimes ? Sûrement, pour peu que je m'en souvienne.

Arraché à cette douce vengeance que je fomentais – une espèce de vengeance humanitaire, si j'ose dire, dans le sens où ce type ne m'avait jamais rien fait personnellement, et n'avait, du reste, aucun intérêt à le faire – par le bruit de la fermeture éclair des cuissardes de la zombie, je ne pus empêcher mes lèvres de s'étirer en un rictus léger. Elle faisait bien de retirer ses bottes : cela lui allait décemment mieux que cet air de pute prête à racoler sur le trottoir.
Lorsqu'elle se releva et parcourut une fois de plus la pièce, je ne la suivis pas des yeux cette fois, détaillant encore cette chambre en imaginant les pires horreurs qui avaient pu s'y passer pour quelques malheureux Øssements. Combien Misty leur prenait-elle sur chaque passe ? 30% ? 40 ?
D'abord peu intéressé par les nouvelles paroles de Giuliana, je fronçai rapidement les sourcils en reportant mon attention sur elle, croisant alors son regard. Mes raisons étaient stupides et irréfléchies.. ? Giuliana avait décidément un problème avec les « merci », peu important que je lui fasse la morale à ce propos une ou cent fois. Qu'importe : je ne cherchais aucune reconnaissance. Puis la suite de ses propos eut tôt fait de balayer ce premier ressenti pour laisser filtrer la surprise, furtivement.

Plaît-il ?

Nous devrions simuler une ébauche d'acte sexuel pour la satisfaction pleine et entière de Misty qui lorgnerait précisément ce moment.. ? Mes sourcils se froncèrent sensiblement alors que je détournais les yeux pour réfléchir à ce qu'elle venait de me dire, l'option du bouchon de fiole me paraissant de plus en plus raisonnable... Mais n'étais-je pas venu en toute connaissance de cause ? Puis qui sait ? Cela pourrait peut-être nous amuser – n'étions-nous pas dans ce monde pour cela ? - et détendre un peu l'ambiance. Dans le pire des cas, cela instaurerait un climat de gêne entre elle et moi, mais l'italienne était si froide depuis la révélation de mes raisons stupides et irréfléchies que j'avais tendance à penser qu'un peu de gêne sur tout cela ne changerait guère grand chose. Plus que tout, l'idée de me jouer ainsi de Misty m'alléchait, je devais bien l'avouer.

- Tu bois du champagne, toi, maintenant ? hasardai-je sans rapport, prenant néanmoins la peine de lui répondre ensuite, Je n'ai jamais dit que je ne te désirais pas. J'ai simplement dit, stupide et irréfléchi que je suis, que je n'avais pas payé la nuit pour coucher avec toi, rectifiai-je en esquissant un sourire alors que je posais ma canne contre la commode après avoir pris mes appuis.

S'il le fallait, je me jouerais de Misty. Peut-être un peu de Giuliana également si elle me trouvait à ce point stupide. Qu'elle s'amuse donc à démêler le vrai du faux pendant que je préparais le terrain pour l'arrivée de la maquerelle.

Une main appuyée sur la commode, je retirai mes chaussures une à une, faisant de même pour mes chaussettes – même si ma position, debout, ne fut pas sans me causer quelques difficultés au moment de dénuder mon pied gauche, alors que cela impliquait un appui sur ma jambe droite -, avant de les disposer sagement au pied de la commode. Une minute... Misty m'avait vu dévorer Giuliana des yeux, non ? Presque la dévorer tout court, alors qu'elle semblait être partie après ou pendant que je humais sa fragrance. Si mon comportement avait été réel, aurais-je vraiment pris le temps de poser si sagement mes chaussures et mes chaussettes au pied de la commode avant de lui sauter supposément dessus ? Fronçant imperceptiblement les sourcils, je récupérai chaussures et chaussettes, balançant aléatoirement les premières – quoique les laissant encore assez proches -, puis récupérant ma canne pour m'approcher du lit et abandonner au pied et sur le côté les secondes. Voilà qui était plus crédible !

Voyons... S'il nous fallait feindre un acte charnel, les couettes seraient d'un précieux secours en dissimulant nos corps habillés. Bien ! Posant une fois de plus ma canne pour l'appuyer contre la table de chevet, j'empoignai les couvertures pour les déborder de sorte à nous permettre de nous y glisser plus facilement. Redressé, je croisai les bras sur mon torse en contemplant mon œuvre, cherchant à peaufiner mentalement le moindre détail en m'improvisant presque professionnel. Si les chaussures et chaussettes étaient visibles, il était illogique que le pantalon ne le soit pas, mais je ne comptais pas pour autant retirer le mien pour le bon déroulement de cette comédie. Un instant, je levai les yeux sur Giuliana comme cherchant sur elle quelque chose susceptible de m'aider, parcourant ensuite la pièce avant de poser mon regard sur ma veste assortie. Ah !

Une fois n'est pas coutume, je repris ma canne et rejoignis le petit salon pour y récupérer ma veste avant de rebrousser chemin, profitant d'ailleurs de l'occasion pour jeter les cuissardes de Giuliana un peu plus loin – toujours pour le besoin de la comédie, et non pas parce que je les appréciais bien peu, cela va sans dire ~ -. Même si je souhaitais de tout cœur que tout fonctionne – ne serait-ce que pour que Misty me foute la paix ensuite -, je ne désirais pas pour autant froisser ma veste, de sorte que je la disposai sur le lit, mais partiellement sous les couettes défaites et malmenées pour ne laisser entrevoir que les manches qui feindraient à la perfection mes jambières de pantalon. Ceci fait, je me redressai à nouveau en parcourant le lit des yeux, puis en levant mon regard sur Giuliana. Hm... Loin de moi l'envie de paraître excessivement machiste, mais il vaudrait peut-être encore mieux que je sois au-dessus d'elle pour feindre cette partie de jambes en l'air programmée, alors que ma chemise serait plus simple à enlever que sa robe... Car, indéniablement, celui qui serait au-dessus de l'autre aurait au moins le haut du dos visible aux yeux de Misty. Or, si j'avais eu supposément la patience d'enlever mes chaussettes – aussi tue-l'amour puissent être ces accessoires en cas d'oubli -, j'aurais indéniablement pris le temps de retirer la robe de Giuliana, plus encore alors qu'elle était si aisée à enlever et me semblait difficilement maniable en dehors de cette fermeture éclair, tant elle moulait son corps à la perfection. Bien. Puisqu'il était moins gênant aux yeux du monde de montrer un torse d'homme qu'un buste de femme, je serais donc le sacrifié tout désigné et commençais d'ailleurs déjà à déboutonner ma chemise.

- Je ne compte pas la poser, simplement la défaire, ne t'inquiète pas, jugeai-je opportun de préciser en souriant en coin alors que mon regard se levait furtivement sur elle, Ma mise-en-scène est plausible, tu crois ?

Après avoir entièrement déboutonné ma chemise, je pris soin de la réarranger un peu pour ne pas m'exhiber non plus ouvertement aux yeux de Giuliana – sans être pudique, je n'éprouvais aucun plaisir à dévoiler mon corps à des connaissances, quelles qu'en soient les raisons -, jetant un dernier regard à ma mise-en-scène avant de reporter mon attention sur le paquet de cigarettes sorti par l'italienne. Désireux de récompenser mes efforts, je me grillai une barre de nicotine à l'instar de la belle brune, reprenant ma canne pour la rejoindre à la fenêtre, quoique convaincu qu'un peu de fumée n’altérerait pas plus cette chambre qu'elle ne l'était déjà.
Une épaule calée contre la vitre froide de la fenêtre pré-ouverte par Giuliana, je contemplai une fois de plus cette vue imprenable sur le Tokyo malveillant, cherchant ensuite au-delà de ces ruelles obscures et mal fréquentées. Les buildings de Shinjuku attirèrent alors mon regard, leur ombre menaçante se distinguant à peine dans le brouillard qui régnait désormais sur la ville.

- Tu vois les grands bâtiments là-bas ? Dans le quartier de Shinjuku ? hasardai-je en les désignant d'un geste vague de la tête après avoir soufflé une volute de fumée, Je bossais là-bas de mon vivant. Tellement, que je n'ai jamais trouvé le temps de regarder la vue de mon bureau alors, pourtant, que j'étais plus haut encore que cette chambre et que la vue me semble déjà superbe, avouai-je en souriant un peu, prenant une grande bouffée sans détourner mes yeux de ces bâtiments gigantesques, au loin, Il faudrait que je retourne y jeter un œil, pour voir comment le monde des morts a aménagé le bâtiment.

Comme il faudrait que je retourne voir l'emplacement de mon ancien appartement ; comme il faudrait que je traverse, de temps à autre, cette voie où j'ai été tué ; comme il faudrait que je retourne en Russie pour voir ce qu'était, ici, la maison d'Anaïs, l'école d'Anja, mon école d'ingénieur, ma maison d'enfance... Autant de choses que je ne ferais jamais, je le savais pertinemment, tant cela était absurde. Absurde ou futile. Futile ou douloureux. Ah oui, tiens. Douloureux, peut-être.

- Tu es retournée en Sicile, depuis ta mort ? soufflai-je dans ce qui me semblait être la suite logique de mes pensées et alors que, de toute évidence, nous avions un peu de temps pour discuter avant que Misty ne vienne jeter un œil à nos ébats feints.
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#6 le 19.01.17 21:46

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« Tu bois du champagne, toi, maintenant ?  », me demande-t-il, sans doute après avoir pris note de la coupe que je tenais toujours entre mes doigts. Il faisait référence à ma relation avec l'alcool, je le savais. Ne lui avais-je pas dit, il y a quelques jours, ne pas être une grande adepte de la picole ? C'était toujours vrai, ce pour des raisons purement pratiques, mais je le trouvais gonflé de me faire la remarque, comme si c'était mon père qui me prenait en flagrant délit.

« Je suis en congés, tu l'as dit toi-même ~ », lui fais-je simplement remarquer en haussant vaguement les épaules, sans prendre la peine de le regarder, mes iris rivés sur le paysage tokyoïte alors que j'inspire une nouvelle bouffée salvatrice de nicotine.

« Je n'ai jamais dit que je ne te désirais pas. J'ai simplement dit, stupide et irréfléchi que je suis, que je n'avais pas payé la nuit pour coucher avec toi  », poursuit-il en changeant radicalement de sujet, faisant cette fois allusion à ma dernière remarque.

Il parvient à attirer mon attention sur lui à présent, pour je ne sais quelle obscure raison. Alors quoi ? Avait-il envie de moi ou pas ? Le suspense – sans être insoutenable, loin de là – avait tendance à m'irriter un peu. Je ne savais plus quoi penser de lui, tout comme j'ignorais ce qu'il pensait précisément de moi. Notre dernière entrevue m'avait laissée croire qu'il ne m'appréciait guère et supportait ma présence pour le seul besoin de l'avancement de ses recherches. Mais le fait qu'il se paye le « luxe » – et là je mets de gros guillemets ~ –  de ma compagnie toute une nuit durant juste pour offrir un peu de répit – soi-disant – à ma morne existence, c'était assez étrange. Même s'il avait profité du stratagème pour m'inciter ensuite à ramener du travail à la maison.
Par mimétisme, toutefois, je finis par répondre à son sourire par un rictus en coin, presque sincère. Je décide de laisser de côté tous ces doutes. Après tout, il finirait bien par se compromettre s'il n'était pas réellement là pour m'aider. La soirée ne faisait que débuter.

Et je devais bien reconnaître qu'elle débutait sur les chapeaux de roues, cette soirée, de ce que j'en voyais actuellement. Sans piper mot, mes prunelles azurées suivent les allées et venues du grand brun non sans une certaine curiosité. A quoi jouait-il au juste ? Était-ce une... tentative pour se mettre à l'aise ? Ou pis, pour me mettre à l'aise moi-même ? Il retire d'abord ses chaussures ainsi que ses chaussettes, les posant sagement et avec une précision drastique au pied du lit, avant de se raviser et de les envoyer ça et là dans la pièce. Étrange..., songe-je en haussant un sourcil, laissant échapper une volute de fumée acre dans l'ouverture de la fenêtre sans jamais quitter le nécromancien des yeux.
Puis il défait le lit, réfléchissant ensuite longuement en me détaillant brièvement, avant d'aller chercher sa veste et la glisser sous les draps. Ah... Je commençais à comprendre. Il prenait soin de mettre en scène notre fausse partie de sexe endiablée, pour les beaux yeux – ou pas – de Misty. Comme c'était charmant. Et je le pensais. Se donner tellement de mal pour ça, c'était plutôt mignon. Je savais très bien, pour ma part, que Misty se contenterait de valider un simple missionnaire et, de fait, ne resterait pas nous épier longtemps s'il n'y avait rien de trop croustillant à reluquer.

Une fois le lit prêt à nous accueillir, il ouvre sa chemise en l'extrayant de son pantalon tout en me rassurant : il n'allait pas la retirer. La remarque me fait sourire davantage. N'étant pas pudique moi-même – du moins ayant perdu cette fâcheuse habitude depuis longtemps maintenant –, je n'éprouvais plus aucune gêne à l'exhibition des corps, même partielle. Inutile donc de me rassurer. Mais Viktor était un gentleman, de la vieille école visiblement.

« Ma mise-en-scène est plausible, tu crois ? », hasarde-t-il en contemplant son œuvre après un furtif coup d’œil à mon attention.

Je fais mine de détailler la chose un peu plus sérieusement à mon tour, même si j'avais déjà eu tout le loisir d'en prendre toute la teneur lorsqu'il s'était activé sous mes yeux. Alors j'acquiesce, feignant une moue impressionnée tout en tirant une nouvelle fois sur ma cigarette.

« C'est à croire que tu as fait ça toute ta vie, Viktor... », lui souris-je, un brin amusée maintenant qu'il me rejoignait, clope entre les lèvres lui aussi.

Il vient se placer face à moi, s'appuyant contre la vitre et tout en me délectant de mon poison – tout comme lui, j'en étais sûre – je laisse le silence s'installer. Je préférais l'observer, puisqu'il était tout proche et que toute son attention se perdait sur les illuminations de la ville qui ne dormait jamais. Je détaille sa façon nonchalante de fumer, sa manière de plisser les paupières quand il exhale la fumée éthérée, puis ce sempiternel rictus moqueur étirant le coin de ses lèvres, entretenant dès lors le mien, en l'instant.

« Tu vois les grands bâtiments là-bas ? Dans le quartier de Shinjuku ? ». Aussitôt, je détourne le regard dans la direction désignée, passant par-delà les immeubles crasseux de Kabukichô pour le perdre finalement sur les buildings gigantesques qui dominaient le quartier des affaires. J'acquiesce, reportant mes iris sur le bellâtre en attendant la suite. « Je bossais là-bas de mon vivant. Tellement, que je n'ai jamais trouvé le temps de regarder la vue de mon bureau alors, pourtant, que j'étais plus haut encore que cette chambre, et que la vue me semble déjà superbe. Il faudrait que je retourne y jeter un œil, pour voir comme le monde des morts a aménagé le bâtiment.  ». Cette fois je m'autorise un véritable sourire. On en était là ? Il me faisait des confidences de son propre chef ? Je baisse les yeux sur le cendrier laissé là à dessein, sur le rebord de la fenêtre, puis profite d'une dernière longue bouffée de tabac avant d'écraser le mégot au milieu de ses congénères. « Tu es retournée en Sicile, depuis ta mort ?  »

La question a le mérite de me désarçonner un moment, si bien que je balaye furtivement le visage du grand brun. Comment savait-il que j'étais sicilienne ? Lui avais-je déjà mentionné cette origine précise ? Je n'arrivais pas à m'en souvenir. Je n'étais pourtant pas des plus causantes, avec lui comme avec tout le monde d'ailleurs, et ce tout particulièrement lorsqu'il s'agissait de mon passé.

« Oui... J'y suis allée il y a deux semaines à peine... », avoué-je sans pouvoir m'empêcher de revoir les images de ce séjour pour le moins impromptu, tous frais payés par le roi Lémure en personne. « Je peux te l'assurer, c'est assez déroutant... et la plupart du temps c'est même décevant d'essayer de rattraper son passé... », poursuis-je après avoir bu une gorgée de champagne. Je retourne alors près du minibar pour poser la coupe – pourtant à peine entamée, m'occupant ensuite de remplir à nouveau le verre de Viktor qu'il n'avait bu qu'à moitié. « Quoi qu'il en soit... c'était un voyage plaisant. Mais c'est le pays qui veut ça j'imagine. Impossible de broyer du noir sous le doux climat méditerranéen ~ », ironisé-je en récupérant le verre de vodka pour aller le porter au Russe près de la fenêtre.

Ça n'était qu'à moitié vrai. En vérité, si Joshua n'avait pas été là pour... disons pour ''mettre l'ambiance'', mes petites vacances siciliennes forcées auraient été tout autre. Probablement marquée sous le sceau de la mélancolie, d'ailleurs.
Croisant les bras sur ma poitrine, la faisant inconsciemment remonter sous mon décolleté, je détourne le visage vers les spotlights nippons au dehors, mes prunelles dessinant les contours des grands buildings.

« Tu travaillais dans quel domaine ? », demandé-je en désignant à mon tour le quartier de Shinjuku d'un bref mouvement de tête. Puisqu'on en était aux confidences et puisque, indéniablement, nous avions toute la nuit devant nous, autant entretenir la conversation. Si je ne le faisais pas, de toute manière, je craignais d'avoir droit à un autre sermon. Les remontrances du Sant Pau étaient encore vives dans ma mémoire. « … Attends, ne dis rien... », le coupé-je pourtant avant qu'il ne réponde à ma question. « Je ne sais pas pourquoi, mais je t'imagines comme un de ces requins des affaires... un expatrié Russe venu démanteler quelques entreprises locales au profit d'une multinationale milliardaire ~ », ricané-je un peu, me mordillant la lèvre inférieure en plissant les paupières, les yeux rivés sur le visage du bellâtre pour guetter ses réactions.

Oui, il avait tout à fait le profil je dois dire. Du moins, l'homme que je connaissais aujourd'hui pouvait correspondre à cette description. N'était-il pas un nécromancien avide d'argent et doué en affaire qui plus est, jouissant d'une jolie petite renommée dans son domaine de charlatans ?
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#7 le 20.01.17 14:20

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Son ultime réplique me fit brièvement rire là où le reste m'avait laissé un peu plus songeur alors que je remuais inconsciemment mon verre pour insuffler à la vodka un mouvement circulaire – sa réponse au sujet de son retour furtif dans son pays natal n'avait pas manqué de confirmer mes craintes potentielles, alors même que je n'avais jamais sérieusement envisagé de retourner au pays ; j'étais de ce monde à présent, de cette ville, inutile de chercher à récupérer quelque chose qui était à jamais perdu -. C'était ainsi qu'elle me voyait, alors ! Un de ces Atsushi et Vasily que j'avais côtoyé. Comment lui en vouloir ? En vérité, c'était même presque flatteur. N'était-ce pas d'eux que je m'étais inspiré dans cette seconde vie ? Si elle me confondait avec les hommes de cette espèce, c'est que j'avais réussi à m'improviser ce que je n'avais jamais été, ou ce que j'avais peut-être toujours étouffé, plutôt.
Mon ricanement passé, mon regard se posa sur mon verre de vodka et je souris de plus belle.

- Aah... Je comprends mieux le verre de vodka. Chercherais-tu à me soûler pour en apprendre davantage ? ricanai-je en lui lançant un regard, me prêtant au jeu en buvant une gorgée d'alcool, le dégustant plus que le demi-verre que j'avais préalablement vidé, En ce cas, j'espère que la bouteille était bien remplie, je suis tenace ~.

Profitant d'une dernière bouffée de cigarette, j'écrasai la barre de nicotine partiellement entamée dans le cendrier - en attendant de la reprendre plus tard - afin de me détourner de la fenêtre. Puisque Giuliana avait dans l'intention de me faire boire, autant faire honneur à sa vaine tentative ! Verre en main, je regagnai le lit et pris place sur le bord afin de ménager un peu ma hanche de plus en plus douloureuse à force de devoir supporter mon propre poids.

- Désolé de te décevoir, je n'étais pas de ces hommes-là, souris-je en levant les yeux de ma vodka pour les poser sur elle, sans vouloir cependant trop en dire, et notamment vendre l'idiot que j'avais un jour été, J'ai une formation d'ingénieur en mécanique. Ma boîte m'a muté ici parce que j'étais doué dans ce que je faisais. Il fallait montrer aux Japonais ce que les Russes valaient dans le domaine, ricanai-je presque amèrement en repensant à ces belles paroles qu'on m'avait dites, à l'optimisme dont j'avais fait preuve au moment de l'annonce de cette mutation, à toutes ces choses merveilleuses qu'on m'avait promises et que j'avais attendues comme un con, Pas de petites entreprises démantelées, donc, mais un simple échange de bons procédés entre deux grosses sociétés. Je n'avais pas de quoi m'ennuyer ni de quoi me plaindre, financièrement parlant, alors c'était plutôt confortable, comme situation ~, précisai-je en vidant mon verre d'une traite, prenant le temps de le lui montrer vide en haussant un sourcil, sourire en coin, presque provocateur.

Percevait-elle dans mes gestes les lourds sous-entendus de ma vie ? Il y avait peu de chances. Ou en tous cas, peu de chances pour qu'elle les identifie. Prétendre que tout avait été pour le mieux tout en vidant un demi-verre de vodka d'une traite, comme l'aurait fait un soûlard dans l'espoir d'oublier, m'apparaissait particulièrement peu plausible. Mais dans le fond, ce que je disais n'était pas non plus dénué de sens : j'avais effectivement eu énormément de travail dès mon arrivée ici, de même qu'un très bon salaire. Professionnellement parlant – exception faite de mes supérieurs proches – donc, je n'avais pas grand chose à redire. J'avais toujours été un bourreau de travail, de toute façon, et ne laissais exprimer la fatigue qu'après avoir franchi le pas de ma porte ; alors ce rythme de vie, plus encore après mon divorce, ne m'avait guère dérangé. Il n'y avait que lorsque mon travail prenait du temps sur les quelques heures que j'avais avec Anja que je le maudissais. Que dis-je ? Je le haïssais. Du plus profond de mon être.

- A mon tour d'essayer de deviner, lançai-je en calant une main derrière mon dos pour me pencher sensiblement en arrière, songeur, Tu n'aimes apparemment l'alcool que lorsque tu es en congés, j'ai donc du mal à t'imaginer pré-destinée à reprendre la production de papa, lui fis-je observer sans la lâcher des yeux, essayant de l'imaginer en plusieurs rôles dont aucun ne collait vraiment.

Le costume de catin ne lui seyait décidément pas, aussi je cherchais quelque chose de plutôt « rangé ». Je n'imaginais pas Giuliana patronne, mais je la pensais néanmoins diplômée et la voyais, à ce titre, comme occupant une bonne place. Ou en tous cas y avait-elle été vouée. Elle m'avait l'air plus jeune que moi et l'était sans doute – après tout, ses dires autant que la commission que j'avais passée après notre entrevue au Sant Pau m'avaient laisser entendre que son père était encore en vie et continuait de produire du vin ; de fait, elle était morte ces dernières années sans doute et avait par ailleurs bénéficié de l'éducation qu'une femme de plusieurs siècles n'aurait pas nécessairement eue -, si bien qu'elle avait peut-être à peine fini ses études au moment de sa mort. Étudiante, alors ? Mais en quoi ?

- Je ne te vois pas scientifique, mais plutôt littéraire. Les langues, peut-être ? Interprète ou traductrice ? Ou alors... L'Histoire ? Possible... Vouée à être professeure ? Hm... J'ai du mal à t'imaginer dans l'enseignement, exposai-je en réfléchissant à haute voix, penchant tantôt la tête à gauche, tantôt la tête à droite pour la voir sous plusieurs angles, Pas dans la médecine, dans le droit ou un pan quelconque de l'armée... Non. Je ne vois que les langues ou l'Histoire ! Suis-je loin du compte ? souris-je plus largement que d'ordinaire.

Il était étrange de discuter de cela avec Giuliana. En vérité, pour moi, il était étrange de discuter avec elle, tout court, peu important le sujet. Pour je ne sais quelle obscure raison, elle répondait en effet à mes questions et me donnait par ailleurs le change, entretenant la conversation, comme consciente que si elle ne s'y prêtait pas, la soirée serait longue. Cela n'en était pas désagréable pour autant. Au contraire, devrais-je dire, même si nous échangions d'une vie qui n'avait plus lieu d'être, pour l'heure.
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#8 le 23.01.17 22:04

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Je le regarde écraser la pointe du filtre de sa cigarette en souriant encore de sa remarque immédiate. Celle-ci m'avait même prêtée à un léger rire. Moi je cherchais à le saouler ? Hm. Peut-être bien. Inutile de me mentir à moi-même cependant, ce n'était pas pour qu'il me révèle tous ses secrets que je le faisais picoler, même si c'était tentant. Je pensais surtout à me préserver un peu – et innocemment sans doute, j'estimais le protéger lui également – : s'il était saoul, il y avait plus de chances pour qu'il ne s'offusque pas de ma présence, comme la plupart de mes clients une fois que la raison leur revenait. Je ne prétendais pas réussir à le rendre ivre mort, loin de là ! Viktor était Russe après tout ; là bas, l'alcoolisme relevait presque de l'institution si on en jugeait les croyances populaires. Mais si je parvenais à le garder dans un état d'ivresse confortable, j'estimais le faire perdre un peu de cette lucidité exacerbée habituelle afin qu'il me supporte la nuit durant sans se montrer désagréable. Une petite part de moi, néanmoins, me souffle une hypothèse que je n'avais pas envisagée : Et s'il avait l'alcool mauvais, ce brave nécromancien … ?

Balayant cette idée de mon esprit, je le suis des yeux alors qu'il rejoint le lit pour s'y installer. Inutile de m'alarmer pour rien, Viktor avait toujours été un homme charmant pour le moment – exception faite de ses facéties ponctuelles bien sûr – , je n'avais donc aucune raison de douter de son comportement pour l'heure.

« Désolé de te décevoir, je n'étais pas de ces hommes-là  », répond-il finalement en me racontant ce qu'avait été sa vie professionnelle dans le monde des vivants, ruinant ainsi tous les fantasmes qu'avait pu élaborer mon imagination débridée.

Ainsi donc, point de requin aux dents aiguisés, point de mafia russe qui s'infiltre dans la branche huppée des yakuzas japonais, pas de millions de dollars échangés dans des attaché-cases noirs à l'arrière d'une berline. Viktor n'avait été qu'un simple ingénieur talentueux qui gagnait bien sa vie. Je ne cherchais pas à minimiser ce qu'il avait accompli, qui étais-je pour me le permettre ! Mais tout de même... cette vie là était bien moins rocambolesque que celle que lui avait attribué mon subconscient. Indéniablement, Viktor avait beaucoup changé en passant de vie à trépas. Nous étions finalement un certain nombre dans ce cas là...

« Je vois... », commenté-je simplement en appuyant un peu plus confortablement mon dos contre le mur près de la fenêtre.

Haussant un sourcil en réponse à sa demande tacite – visiblement, j'étais devenue son hôtesse de bar attitrée mais soit, il avait payé pour, en un sens ~ –, je me contente de sourire en coin et le rejoint pour récupérer son verre vide.

« A mon tour d'essayer de deviner », propose-t-il en me faisant sourire davantage, bien qu'il ne puisse s'en rendre compte étant donné que je lui tournais le dos pour rejoindre le minibar. « Tu n'aimes apparemment l'alcool que lorsque tu es en congé, j'ai donc du mal à t'imaginer pré-destinée à reprendre la production de papa  ».

Là, mes sourcils se froncent imperceptiblement alors que je m'applique à verser la vodka dans le verre du bellâtre. De quelle production me parlait-il au juste... ? Puis je me souviens qu'au Sant Pau, j'avais mentionné les quelques vignobles que possédait mon père. Ah, oui... C'est vrai ~, songé-je, amusée à l'idée qu'il puisse croire qu'Il Generale soit un viticulteur accompli. Le fait est qu'en Sicile, c'était presque un passe-temps de cultiver le raisin. On s'occupait de ses quelques ares de vignes comme on prenait soin d'un potager. Mais ça, Viktor ne pouvait pas le savoir bien sûr.

« Je ne te vois pas scientifique, mais plutôt littéraire. Les langues, peut-être ? Interprète ou traductrice ? Ou alors... L'Histoire ? Possible... Vouée à être professeure ?  ». Je ne peux m'empêcher de ricaner en sourdine tout en revenant auprès de lui avec son verre, ayant pris soin de récupérer ma flûte de champagne au passage ainsi que toute la bouteille de vodka que je dépose sur la table de chevet quant à cette dernière. Je devais avouer que le beau brun était plutôt doué à ce petit jeu de devinette. La question me taraude, dès lors : qu'est-ce qui a bien pu me trahir... ? A première vue, mes tenues trop sexy – ou trop peu, selon les périodes – ne faisaient pas très « littéraire » ; quant à nos conversations passées ensemble, j'estimais y avoir été bien trop passive pour qu'il n'ait seulement un mince aperçu de l'étendue de mes compétences intellectuelles. « Hm... J'ai du mal à t'imaginer dans l'enseignement. Pas dans la médecine, dans le droit ou un pan quelconque de l'armée... Non. Je ne vois que les langues ou l'Histoire ! Suis-je loin du compte ? », me demande-t-il enfin en dardant sur moi ses iris dorés.

Je m'installe à côté de lui sur le rebord du lit – à une distance raisonnable tout de même – et prend le temps de lever ma coupe pour en faire tinter le verre à celui du nécromancien, lui décochant un sourire en coin, une fois n'est pas coutume.

« Eh bien ! Quelle perspicacité... Tu n'es pas si loin du compte, mais c'est histoire de l'art ~ », réponds-je après avoir siroté une petite gorgée de mousseux, sans jamais détourner les yeux du bellâtre. « Pour être plus précise, j'étais doctorante en art et restauration d'art. Je me spécialisais dans la sculpture...», avoué-je en baissant le regard cette fois, faisant mine de lisser ma jupe d'un geste de toute évidence inutile vu à quel point le tissu moulait mon corps.

C'était assez gênant de parler de ça en fait. D'autant plus que je n'avais mentionné mon passé qu'à très très peu de personne ici-bas. Tout ça me semblait tellement loin à présent. J'avais l'impression d'avoir oublié tout ce que j'avais appris, tout le savoir faire que j'avais pu emmagasiner au cours de toutes ces longues années d'études... A quoi bon m'en souvenir de toute manière. Ici, ça ne me servirait strictement à rien. Encore moins dans cette chambre, dans ce bordel, que dis-je, dans ce taudis, emblème ultime – s'il en faut – de cette fange de Tokyo qu'est Kabukichô.

« Alors dis-moi, Viktor Matveïev... »,susurré-je finalement avant de tremper à nouveau mes lèvres dans le champagne, soucieuse, presque inconsciemment, de changer de sujet. « A quoi comptes-tu occuper cette longue nuit au juste, s'il est exclu que tu profites de mes... charmes, comme tu le dis si bien ? », hasardé-je en reportant mes prunelles sur le visage du grand brun, haussant un sourcil, intriguée par sa réponse. « Tu as prévu un jeu de cartes peut-être ? A moins que tu aies apporté un... monopoly ?...  ~ », ironisé-je sensiblement en croisant les jambes, appuyant à mon tour une main à plat contre le matelas pour me pencher en arrière. « D'ailleurs, je crois qu'il y a un vieux jeu de cartes ici. Pour les adeptes du strip-poker j'imagine ... », supposé-je en promenant mon regard dans la pièce, comme si cet examen rapide me permettrait de déterminer l'endroit où se cacherait supposément ce paquet de cartes.

En vérité, je me demandais à partir de quel moment Viktor commencerait à comprendre qu'il avait investi son argent dans une soirée merdique...
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#9 le 28.01.17 10:27

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Histoire de l'Art, hein ? Je n'y avais pas pensé, mais je devais admettre que cela lui allait plutôt bien. Puis n'y avait-il pas énormément de matière première en Italie ? Un bon filon, sans nul doute, probablement tout aussi lucratif qu'intéressant – intellectuellement parlant s'entend -. Inconsciemment, j'étudiais ses traits pendant qu'elle fuyait mes yeux, remuant lentement mon verre en de lents cercles pour que l'alcool se mélange. Une question me taraudait : pourquoi ne pas avoir poursuivi, dans la mort, ce qu'elle avait commencé en vie ? Et moi, qu'aurais-je fait à sa place, si j'avais été percuté quelques années plus tôt, avant d'avoir achevé mes formations et trouvé un travail ? Aurais-je pris le temps de finir mes études pour un accomplissement personnel inutile, ou aurais-je tout plaqué, comme elle l'avait fait, pour m'improviser escort-boy jusqu'à voir mes pouvoirs surgir ? Hm. J'étais trop guindé pour être escort-boy et la simple idée de devoir supporter n'importe qui et ses caprices balayait l'attrait des possibles gains du métier. Encore qu'en tant que catin, Giuliana ne semblait pas rouler sur l'or. A mon égard en tous cas, elle était endettée, mais j'avais toutes les raisons de croire que je n'étais pas son seul créancier.
En tous cas, il était dommage qu'elle ait ainsi abandonné son talent. Certes, elle n'aurait peut-être pas trouvé grand chose à faire en ce monde-ci, mais au moins aurait-elle eu, peut-être, l'impression concrète d'achever une page de sa vie qui ne demandait plus qu'à être tournée pour qu'une autre commence. Plus que ce gâchis, je m'attristais presque de ne pas avoir eu l'occasion de la voir à l’œuvre. J'étais certain qu'elle excellait dans ce qu'elle faisait.

Alors que je m'apprêtais à boire une gorgée de vodka, ses répliques suivantes me firent reconsidérer le mouvement alors que je souriais, voire riais de ses propos. Décidément, elle était butée, la petite ~.

- Au même titre que je n'ai jamais prétendu ne pas te désirer, je n'ai jamais dit non plus que profiter de tes charmes était exclu, rectifiai-je en souriant en coin.

Sans doute l'embrouillais-je un peu plus encore – si tant est que Giuliana puisse se laisser embobiner de la sorte, sur ce point -, mais cela m'amusait probablement, au fond. Ce, même si ce que je lui disais n'était pas totalement faux, alors même que je n'avais effectivement pas envisagé de coucher avec elle, ce soir. Je n'étais en tous cas pas venu pour cela, comme je le lui avais dit, mais ne serait-il pas idiot de ma part de le lui refuser si, d'elle-même, elle me le proposait, à supposer qu'elle soit momentanément tentée par une telle perspective ?

- J'ai simplement dit, très exactement, que je n'avais pas payé pour cela. Si ce champagne bon marché te fait reconsidérer mes charmes et que tu finis par me sauter dessus cependant, je ne vais pas te repousser ~, ricanai-je en buvant une nouvelle gorgée de vodka avant de me relever.

Après avoir récupéré ma canne, j'allai posé mon verre sur la table de chevet, souriant encore de voir qu'elle y avait apporté la bouteille pour s'épargner des services répétés. Peut-être était-ce un petit acte de rébellion ? Une sorte de « Sers-toi tout seul, je ne suis pas là pour ça » sous-entendu. A moins qu'elle n'ait cherché qu'à s'économiser en rapprochant la bouteille qu'elle n'hésiterait pas à vider dans mon verre à ma demande.

- Pour être tout à fait franc, je pensais que nous pourrions discuter toi et moi. En dehors de mes directives pour les potions et de tes retours sur elles, j'entends. Après tout, on ne se connaît guère alors que l'on se fréquente depuis un petit moment, souris-je en m'arrêtant au pied du lit, détaillant sa mise un moment avant de sourire un peu, Cela dit, même si je ne connais presque rien de ta vie, je commence à te cerner un peu et je sais, à ce titre, que les discussions ne sont pas ton fort. J'ai donc prévu autre chose, rassure-toi, conclus-je sans me départir de mon sourire.

Détournant les yeux de la belle, je rejoignis l'espace salon pour ouvrir ma sacoche et fouiller dans l'une des petites pochettes afin d'en sortir un jeu de tarot que je présentai à Giuliana après l'avoir rejoint sur la couche, reprenant ma position préalable une fois ma canne délaissée sur le bord du lit.

- J'ai pris soin de faire quelques recherches pour adapter les règles classiques du tarot à l'hypothèse de deux joueurs, mais l'optique d'un strip-poker est également tentante. Ou d'un poker tout court d'ailleurs, souris-je en la regardant, A toi de me dire ce que tu préfères. Les discussions, le tarot, le poker ou le strip-poker ~. Je m'adapterai, tout me convient.

Tout me convenait, oui, mais à la façon qu'elle avait eue de balayer son passé universitaire pour changer de sujet, quelque chose me disait qu'elle ne serait guère pour la discussion, et c'est peut-être ce qui me poussa à tinter tout ceci d'une pointe de challenge... En espérant que cela fasse écho chez Giuliana, et de cela, je n'en étais pas certain. Loin de là.

- Hm. Que dirais-tu de la règle suivante : le gagnant de la partie a le droit de poser une question à l'autre ? Il peut le faire ou ne pas le faire, bien sûr, s'il ne le souhaite pas, ajoutai-je en souriant un peu, comme pour ne pas effaroucher l'animal sauvage qu'elle pouvait parfois être, De toi à moi, nous pouvons également discuter en jouant, mais je ne voudrais pas qu'une telle proposition te pousse à te rebeller contre Misty en lui demandant de me rembourser jusqu'au dernier étrier, afin que tu sois à nouveau libre de reprendre le cours normal de ta soirée, ajoutai-je sur le ton de la confidence en perdant mes yeux dans l'océan azuré des siens, quoique ne parvenant pas à me départir de mon sourire.

Me redressant un peu après m'être penché pour les besoins de mon murmure préalable, je souris de plus belle en plissant un peu les yeux, comme songeur, alors que j'étais rattrapé par une idée.

- J'oubliais également une hypothèse à laquelle j'ai furtivement songé en venant là : peut-être pourrais-je aussi te montrer de quoi mon pouvoir est capable... Mais en vérité, je me demande actuellement si tu sais même de quoi il en retourne, tant tu venais à la boutique en traînant les pieds, d'ordinaire, ricanai-je un peu, réaliste.

Sans doute la soirée lui paraissait-elle déjà longue...
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#10 le 30.01.17 17:15

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Profitant qu'il me tourne le dos pour regagner la table et son intrigante sacoche qui, décidément, dissimulait bien des mystères, je m'emploie tant bien que mal à perdre ce sourire étirant mes lèvres. Pourquoi ses paroles me rendaient si expressive au juste ? Ce n'étaient là que des mots, enrobés dans une chape mielleuse. Des mots susurrés par un homme qui plus est. Autant dire qu'aussi doux soient-ils, ça n'étaient que mensonges et illusions, à mon sens. Pour moi autant que pour lui.
Mais oui, du calme Giuli. Tu crois vraiment qu'un type comme Viktor pourrait coucher avec un cadavre dans ton genre ? Laisse-moi rire ! Ce mec a une trop haute estime de lui-même pour ne serait-je que songer à te toucher, petit rebut ~, se moque effectivement ma moi intérieure, produisant l'effet escompté sur mes traits : plus trace de ce maudit sourire véritable.

Ainsi, c'est avec mon habituel masque impassible que je le vois revenir vers le lit, son paquet de cartes de tarot en main. Indéniablement, je plaisantais quand, quelques secondes plus tôt, je lui avais demandé s'il s'était procuré un jeu de cartes. Qui l'eut cru ! Viktor pensait véritablement à tout pour s'épargner une soirée des plus désagréables en ma compagnie. Sans trop y croire encore, je me saisis du jeu et l'observe en silence, écoutant ses propositions quant à la suite du déroulement de cette nuit. Son plan me semblait simple et efficace : la distraction par le jeu, un peu d'alcool et quelques espoirs ténus de confidences pour en apprendre plus sur l'énigmatique et cependant misérable petite chose que je devais représenter à ses yeux.
Ses derniers mots, murmurés sur le ton de la confidence, ne manquent toutefois pas de faire sensiblement trembler mes lèvres en une ébauche de rictus pour le moins narquois. C'est donc ainsi qu'il pense me faire causer, hm ? Par la ruse ?, me demandé-je en croisant son regard, plongeant alors mes prunelles dans les siennes.

« J'oubliais également une hypothèse à laquelle j'ai furtivement songé en venant là : peut-être pourrais-je aussi te montrer de quoi mon pouvoir est capable... Mais en vérité, je me demande actuellement si tu sais même de quoi il en retourne, tant tu venais à la boutique en traînant les pieds, d'ordinaire  », ajoute-t-il en ricanant un peu, alors que mes iris s'étaient à nouveau détournés sur le jeu de cartes.

Mes doigts en caressent doucement les contours puis, sans parvenir encore une fois à faire disparaître mon maudit sourire en coin, je me permets de sortir les cartes de leur écrin cartonné, après avoir calé la tige de ma flûte de champagne entre mes cuisses, pour ne pas qu'elle tombe.

« Détrompe-toi Viktor, je connais ton pouvoir ...J'ai vu la pancarte à l'entrée de la boutique. », lui apprends-je tout en battant les cartes du jeu, par automatisme, pour le mélanger un peu, chose qu'on ne faisait d'ordinaire pas au tarot pourtant. « Mais ça ne m'intéresse pas plus que ça de revivre des souvenirs de mon vivant. J'ai déjà bien assez à faire avec mes cauchemars ~ », avoué-je, presque sèchement tout en me tournant à demi vers le nécromancien, reportant dès lors mon regard sur son visage toujours orné d'un sourire moqueur. Prenait-il plaisir à ce petit jeu ?

Finalement, mon sourire s'étire plus largement et je me hisse un peu plus sur le lit, pliant les genoux jusqu'à pouvoir m'installer de manière à éviter de dévoiler mes sous-vêtements au bellâtre.

« Va pour le tarot ! », décidé-je après avoir pris une profonde inspiration. « Tiens, installe-toi face à moi, adosse-toi à la tête de lit et... donne-moi ce coussin là-bas », lui demande-je, un brin directive alors que j'avais balayé ce qu'il restait de draps défaits derrière moi pour pouvoir m'asseoir à même le drap housse du matelas. J'attrape le coussin qu'il me tend et le place sur mes genoux – après avoir échangé mon verre avec ledit coussin –, m'approchant ensuite de lui tout en m'installant en tailleur sans plus craindre de lui offrir la vue de mes cuisses écartées sur une partie de mon corps qu'il n'était pas censé découvrir ce soir, ni probablement jamais d'ailleurs. « Et je me réserve le droit d'éluder les questions si je perds évidemment ~ », tempère-je néanmoins en observant les cartes glisser une à une entre mes doigts.

Il s'agissait d'un tarot de Marseille, plus utilisé par les cartomanciens que par les véritables joueurs de tarots. Mais il était bien entendu possible de jouer avec en usant des règles normales, comme me l'avait appris ma mère, grande amatrice de jeux de cartes en tout genre. Elle avait hérité du tarot de Marseille de la vieille tante Clara, aussi ne jouait-elle qu'avec celui-ci. Les enseignes restaient les mêmes, il n'y avait que les figures des atouts qui changeaient.

« Tiens donc... », murmuré-je en souriant de plus belle, poursuivant ma besogne en commençant à retirer les chiffres du jeu pour ne plus garder que les figures et les atouts : « Userais-tu aussi de la crédulité de tes clients pour donner dans la cartomancie à deux ronds Viktor ? ~ », lui demandé-je afin qu'il comprenne que je connaissais le jeu et la manière de s'en servir.

Je m'en amusais, imaginant bien mal Viktor tirer les cartes en dardant sur ses client(e)s un œil brillant et fourbe de vieille Yéniche venue tout droit des pays de l'Est. La scène avait de quoi rire, non ?

« Je me débrouille un peu pour lire les cartes moi aussi. Ma mère m'a appris ~ », lui apprends-je avec un air nonchalant, voire hautain, laissant planer le doute sur les origines et l'identité de ma chère génitrice.

Qu'il imagine donc une gitane sicilienne, les cheveux recouvert d'un bandana bariolé dans une vieille roulotte itinérante si ça lui chantait. Mais en vérité je mentais : ma mère n'y connaissait rien en divination, c'était juste un petit jeu entre nous. Avant de débuter une partie, on s'amusait à se tirer les cartes l'une l'autre, inventant toute sorte de présages – souvent incongrus mais dans tous les cas très heureux – pour démarrer notre moment à deux sous les meilleurs auspices.

« Puis-je essayer avec toi ? A moins que tu redoutes de connaître ton avenir bien sûr ~ », souris-je faiblement en haussant le sourcil, presque provocatrice. S'il était bien le charlatan que je soupçonnais, Viktor ne croirait rien de mes présages, quels qu'il soit. Mais ma proposition avait de quoi mettre un peu de piment à notre partie prochaine et j'étais persuadée qu'il trouverait l'idée amusante. Plus amusante en tout cas que le mutisme auquel il était habitué avec moi. « Ensuite nous jouerons...promis »ajouté-je comme pour le rassurer, penchant la tête sur le côté tout en perdant mes iris azurés dans ces envoûtantes prunelles ambrées.

Sans attendre qu'il me réponde et sans même dévier mon regard du sien, j'étale les cartes entre nous, juste devant lui, en une belle ligne continue et régulière. Sans me départir de mon sourire – je m'étais résolue à devoir faire avec à présent, puisque j'étais quasi incapable de le réprimer –, je lui désigne les cartes d'un mouvement de main gracieux digne d'une Esmeralda des temps modernes. « Tire trois cartes et retourne-les devant moi... », susurré-je, me glissant dans la peau d'une devineresse charmeuse et emprunte de mystère, comme je le faisais avec ma mère, des années plus tôt, dans une autre vie.