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Terminé #11 le 05.01.17 10:11

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Si ses premiers mots avaient fait perdurer un temps mon sourire, ne serait-ce que parce qu'il continuait à se montrer suave avec moi, comme il l'avait fait depuis qu'il était venu me chercher ; force était de constater que la suite me fit serrer les dents. Alors qu'il me remet correctement à ma place, ne manquant pas de me rappeler mon méfait passé, ce fameux soir, dans sa boutique, son rictus moqueur refait surface, me faisant automatiquement perdre le mien. A choisir, je préférais encore quand il était faux-cul. Ce cynisme me hérissait carrément le poil, même si je n'en montrais rien pour l'heure. Néanmoins, au fur et à mesure qu'il débite ses fausses excuses avec une ironie tout à fait palpable, je me sens de plus en plus minable. Mais oui Giuli ! Comment as-tu osé te dresser comme ça contre lui alors que tu accumules tous les torts à son égard ? T'es vraiment pathétique, commente ma moi intérieure avec dédain. Lorsque Viktor a fini, je ne me souviens même plus vraiment pour quelle raison je dois lui en vouloir, ni même pourquoi j'avais soudain décrété qu'il était temps de m'insurger, moi qui d'ordinaire ne savait que me laisser faire sans broncher.

Sa mine sévère n'arrange rien. Il avait réussi à me retourner le cerveau en quelques secondes à peine, si bien que mon regard se baisse instantanément, mes doigts jouant presque nerveusement avec le socle de ma flûte de champagne. Mentalement, je prie pour qu'il s'arrête, pour qu'il me laisse tranquille et ne revienne plus jamais sur le sujet. Mais je me contente de la fermer, confuse, même si je m'efforce de garder sur mon visage un masque de dignité. Autour de nous, personne ne semblait remarquer à quel point l'échange était violent – Viktor se gardait bien de hurler ou quoi que ce soit –, mais de là où j'étais, ça me faisait l'effet d'une énorme claque, en plein sur ma joue.

« Voilà un scoop pour toi : je me moque de savoir si je t'inspire la haine ou le dégoût, comme un écho à celui qui t'a trompée à nouveau, à peine arrivée dans ce nouveau monde. Tu as une dette envers moi. Si tu ne l'éponges pas par le test des potions, ce sera en cash, que tu le devras », menace-t-il alors que je me borne à fuir son regard, d'abord en contemplant les tables avoisinantes et le ballet des serveurs, puis enfin  ma fourchette que je me mets à triturer entre mes doigts.

Cette dernière menace m'apparaît comme le parfait coup de grâce, au point que j'en frémis légèrement. Mes iris bleutés sondent un instant ceux du bellâtre, comme pour m'assurer qu'il était bel et bien sérieux.

« La sortie se trouve par là-bas. Si tu es adepte du cash, je t'en prie : pars. », m'ordonne-t-il, directif. Il était donc sérieux... « Sinon, tâche de trouver un sujet de conversation. Pourquoi pas m'expliquer comment une femme qui ne compte pas l'alcool parmi ses amis, en connaît autant sur les mariages des vins avec les différents mets », s'enquiert-il finalement, au cas où j'étais encline à reprendre une discussion des plus convenables après tout ça.

En étais-je réellement capable ? J'avais l'impression que le sol s'effondrait sous mes pieds. Un instant, j'hésite à prendre mon sac à main et à m'enfuir en courant. Un peu plus et je sentais les larmes couler sur mes joues. Mais non. Je ne pouvais pas faire ça. Parce que je n'étais pas une ''adepte du cash'', comme il disait, et ça, le nécromancien le savait très bien. Alors je déglutis et ravale le peu de fierté qu'il me reste. C'est bon Giuli, remets toi, ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'un type te recadre comme ça. Alors tu endures et tu la fermes....

J'acquiesce à moi-même, faiblement, presque mécaniquement, puis je m'empare de ma coupe de champagne pour la finir d'une traite. Au diable les restrictions. Je n'ose plus regarder Viktor en face, pas même lorsque je me laisse retomber dans le creux de mon siège, après avoir reposé le verre.

« … Mon père. », commencé-je finalement après avoir pris une profonde inspiration pour me donner du courage. « Il était amateur de vin, comme beaucoup de siciliens. Il possédait un joli vignoble près de Marsala, où il produisait du Nero D'Avola et un peu de Chardonnay... », réponds-je avant d'ajouter en haussant légèrement les épaules. « Je ne sais pas pourquoi je parle au passé. Ça doit toujours être le cas j'imagine... ». La précision n'avait été qu'un murmure, presque indistinct.

Je me risque à un regard sur le grand brun, le baissant automatiquement sur la bougie qui trônait entre nous, me perdant dans la lueur rassurante de la flamme pour ne pas être tentée de croiser à nouveau ces prunelles d'or en fusion.

« Ils n'ont pas de bons vins, en Russie... ? », le questionné-je finalement, histoire d'entretenir la conversation, selon son bon désir.

Le serveur arrive néanmoins à cet instant, brisant momentanément l'instant en déposant un pichet de vin blanc et nos entrées, annonçant pompeusement le nom de chacune d'elles ainsi que les ingrédients dont elles étaient composées. Après qu'il ait rempli de moitié le verre de Viktor pour qu'il goûte, le serveur s'incline et repart aussi vite qu'il était arrivé. Je le remercie d'un signe de tête bref, puis attrape mes couverts à salade pour commencer à picorer dans mon assiette, tout en écoutant le Russe, après lui avoir poliment souhaité un bon appétit.

« Giuliana... ? »

La voix qui m'interpelle, dans mon dos, me fait sensiblement grimacer, interrompant la trajectoire de ma fourchette en direction de ma bouche entrouverte. Je repose le couvert et me tourne vers l'homme, ce dernier ne manquant pas de nous rejoindre avec un sourire en coin, tenant au bras une grande brune pulpeuse et incroyablement sexy. Trop sans doute, pour ce genre d'établissement. Je la soupçonnais être une collègue.

« Je me disais bien que c'était toi... », me susurre-t-il en s'inclinant, prenant ma main pour la porter à ses lèvres, comme avait pu le faire Matveïev un peu plus tôt dans la soirée.
« Bonsoir Monsieur Matsumoto... », réponds-je au type en costard cravate, me forçant à un sourire feint. « Vous allez bien ? »

Zero Matsumoto était un homme de taille moyenne, la cinquantaine passée, plutôt bien bâti malgré une légère bedaine à peine discernable sous sa chemise taillée sur mesure. Il était plus ou moins un client régulier. En général, il faisait appelle à moi lorsqu'il cherchait à assouvir des penchants peu avouables, nécessitant quelques instruments coupants et une fille à qui la douleur importait peu. Mais avant, il se plaisait à m'offrir de bons restaurants, comme le Sant Pau par exemple.

« Je me demandais où tu étais passée, ça fait un petit moment que je n'ai pas eu le plaisir de te revoir au Seven Deadly Sins... Madame Misty commence à s'inquiéter d'ailleurs. », m'expose-t-il avec une amabilité sincère.
« Je... oui, je devrais y retourner plus régulièrement dès ce soir. », lui apprend-je en lançant un regard furtif à Viktor. Il devait trouver cette conversation curieuse, voire étrange.
« Hm, parfait ! Nous nous y verrons peut-être, alors... », sous-entend-il  avec un petit clin d’œil, avant d'accorder un peu d'attention au Russe. « Mais je vois que tu es en bonne compagnie ! Monsieur... Je vous souhaite de bien profiter de votre soirée... », lui enjoint-il poliment, tout à fait inconscient de la nature de mes relations avec le nécromancien.

Je déglutis et me contente de sourire à Matsumoto, plongeant dès lors à nouveau le nez dans mon assiette une fois qu'il part avec sa belle, suivant le serveur jusqu'à la table qui leur était attribuée.

« Et donc … tu disais ? », m'enquiers-je en piquant une nouvelle fois dans mon assiette, l'air de rien.

De mieux en mieux. Maintenant, Viktor avait connaissance du club dans lequel je traînais mes guêtres pour escompter faire quelques passes. Qu'allait-il penser de moi à présent ? Son estime à mon égard était de toute évidence déjà bien basse... peut-être que quand il se rendrait compte qu'il dîne avec une pute, c'est lui qui partirait sans demander son reste.
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Terminé #12 le 07.01.17 12:44

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Avais-je réussi à lui rabattre son clapet pour la convaincre d'être un peu plus reconnaissante à mon égard, compte tenu de ce que je lui avais gracieusement concédé ? Je l'ignorais encore mais en tous cas, Giuliana ne me regardait plus alors que mon regard restait indéfectiblement figé sur elle. Il ne dévia pas lorsque, loin de se lever, elle enchaîna sur le sujet de conversation que je lui avais proposé. Il ne dévia pas non plus lorsque le serveur vint apporter les entrées et le vin que je goûtai presque machinalement sans lui adresser un regard, sans une gentillesse ni un sourire. Il ne dévia toujours pas lorsque nous fûmes interrompus et il n'y a bien que lorsque Matsumoto s'adressa directement à moi que je lui concédai un coup d’œil ainsi qu'à sa compagne. Le temps d'un hochement de tête simplement, après quoi mes orbes retrouvèrent leur cible initiale et se posèrent une nouvelle fois sur l'italienne, sans que je n'ai encore cru bon de lancer un regard à mon plat. Je n'avais de toute façon pas très faim lorsque j'étais contrarié.

- Je disais « Hm », répliquai-je sans chaleur.

Car c'était tout ce que j'avais répondu à la question avancée sur les vins russes. Un comportement que je lui imposais en écho au sien, pour qu'elle se mette quelques secondes à ma place et réalise combien elle pouvait parfois être de mauvaise compagnie. Sans hypocrisie, je m'imposais à elle sans chaleur, le regard sévère et la mine dénuée de toute expression. Un air naturel, donc, qui, manque de chance pour elle, me donnait l'aspect de quelqu'un de froid et d'intransigeant – sans doute le côté « Russe » qui ressortait un peu trop -. Sans me forcer donc, et pour lui faire comprendre combien ses « Je ne t'aime pas » transpiraient de chacun de ses sons, j'avais simplement répliqué un « Hm. » sec et franc, signifiant aussi bien « oui » que « non », selon sa convenance, puisqu'elle n'oserait indéniablement pas insister comme je ne le faisais jamais – jamais, sauf cette fameuse fois, il y a de cela trois semaines -. Mais sans doute cette gêne constante que je ressentais à son contact, la percuterait à peine tant il ne lui paraissait pas naturel d'entretenir la conversation. Pour toute autre personne en revanche, essayant tant bien que mal d'instaurer un dialogue, cherchant, de fait, à renouveler sans cesse les sujets ou espérant secrètement que l'on rebondisse à certaines remarques... C'était une torture. Quelque chose de si désagréable, qui mettait si mal à l'aise et nous convainquait peu à peu de nous replier sur nous-mêmes, que l'on finissait par ne plus faire aucun effort et laisser le silence s'installer. Au diable les convenances, au diable la politesse et la bonne volonté : on ne s'aimait pas, soit ! Prenons-le pour acquis, restons l'un et l'autre fermement bornés à nos premières impressions et n'en démordons pas. J'étais un insupportable nécromancien, pourri jusqu'à la moelle et proprement détestable ; elle était une voleuse complètement paumée, méritant tout juste la corde pour se faire pendre.

Considérant néanmoins que la leçon ne rentrerait jamais si elle n'était d'ores et déjà pas comprise, je décidai de mettre ma très mauvaise volonté de côté en détournant enfin mes yeux pour étudier mon assiette, lui préférant cependant une gorgée de vin pour l'heure. Elle avait fait le choix de rester, bien. Conversons, alors, ou du moins essayons ; car au moindre impair de sa part, j'appliquerais sa doctrine et quitterais les lieux pour retourner à mon appartement, étudier de nouvelles formules et ainsi, ne plus perdre impunément mon temps en si mauvaise compagnie.

- Pour être plus précis : la qualité des vins russes a subi des aléas et ils étaient plus ou moins bons selon les périodes de l'Histoire. Depuis le début des années 2000, la qualité s'est arrangée, mais j'avais déjà basculé du côté des vins français par le truchement de ma femme, précisai-je en reposant enfin mon verre que j'avais, jusque là, agité méthodiquement et machinalement pour libérer les arômes.

Ainsi, la petite Giuliana avait un père dans le milieu, et c'était pour cela qu'elle en savait tant. Inconsciemment, je retins les noms des vins énoncés ainsi que le lieu de situation de son père. Si j'avais l'occasion de croiser un vampire, peut-être pourrais-je lui demander de me ramener une bouteille pour voir ce qu'il en retournait... Peut-être pourrais-je même en proposer à Giuliana, sans trop savoir si cela lui ferait plaisir ou, au contraire, la plongerait dans une mélancolie palpable, dès lors qu'elle n'aimait guère l'alcool et que cela ne manquerait pas de lui rappeler une vie désormais inaccessible.
Enfin, je daignai me saisir de mes couverts pour entamer mon entrée afin de faire un minimum honneur à ces plats hors de prix, même si le cœur n'y était plus vraiment. Qui sait ? Peut-être Giuliana me surprendrait-elle agréablement. Je pouvais toujours rêver, et l'imaginer « vivre » sans filtre comme je l'avais entraperçue il y a de cela trois semaines, même si cela n'avait été que furtif, et uniquement pour laisser exprimer une colère noire.

- C'est l'un de tes clients ? hasardai-je sans transition et sans préciser de qui je parlais.

Mais n'était-ce pas évident ? Une seule personne était venue nous importuner et sa venue avait apparemment déplu à Giuliana, ou en tous cas l'avait gênée, à en croire le coup d’œil furtif qu'elle m'avait lancé en pleine conversation, comme pour voir si j'écoutais effectivement tout ou non – pas de chance pour elle, pas un détail ne m'avait échappé -.
Si je me fiais d'ailleurs à la conversation qui avait précédé entre l'homme et l'italienne, elle semblait travailler au Seven Deadly Sins sous la direction de « Madame Misty ». Étrange appellation. Cela faisait aussi bien mafieuse que maquerelle, mais qu'importe. Sans connaître l'endroit, son nom me laissait croire que Giuliana devait être danseuse, ou peut-être barmaid. Qu'il s'agisse de l'un ou l'autre, elle semblait décidée à y retourner le soir-même, après notre repas, et probablement parce qu'elle avait pu profiter des bienfaits de ma potion.
Cela aussi, je le gardais en mémoire : si j'avais l'occasion de passer dans le secteur, je pourrais toujours faire un tour du côté du Seven Deadly Sins. Non pas pour y surprendre Giuliana – connaître son adresse dans l'Agence me suffisait sans que j'ai besoin de connaître son adresse professionnelle en plus -, mais plutôt pour voir le cadre de son lieu d'embauche. J'avais du mal à imaginer une danseuse aussi peu souriante qu'elle – encore qu'elle savait parfaitement jouer la comédie -, mais il est vrai qu'elle était plutôt bien proportionnée et devait être belle à voir en pleine action.

J'avais un peu plus de mal à comprendre pourquoi ce Matsumoto m'avait souhaité de bien profiter de ma soirée, en revanche. Pensait-il qu'elle danserait pour moi après le repas, ou me servirait un cocktail personnalisé ? Était-elle de ces employés susceptibles de « partir en déplacement » également, afin de danser ou servir chez les clients, lors de fêtes diverses, peut-être ? Mais en ce cas... Avais-je véritablement la tête d'un homme susceptible de faire la fête ? Sauf à ce qu'il me souhaite de passer une bonne soirée tant que j'avais encore Giuliana sous la main, et, donc, avant qu'elle ne retourne à son travail. En ce cas, il me fallait en déduire qu'elle était probablement plus agréable avec les autres qu'elle ne l'était avec moi. Merveilleux : j'avais donc droit à un traitement de faveur. C'était trop d'honneur que la jeune femme me faisait.

- Depuis le temps que nous nous fréquentons, je ne sais toujours pas ce que tu fais, d'ailleurs, lui fis-je observer sans ajouter que cela n'avait rien d'étonnant vu la sympathie mutuelle que nous semblions nous porter, peu désireux de réinstaurer ce climat désagréable entre nous, alors même qu'il n'avait guère eu le temps de s'apaiser, Pour travailler dans un lieu portant un nom pareil, j'imagine que tu dois être danseuse. Ou barmaid, peut-être ?

Une chose m'étonnait dans tout cela. Sans prendre en compte le peu de sympathie qu'elle me portait, je ne comprenais pas pourquoi elle m'avait caché son métier jusqu'à ce jour. Il n'y avait pas de honte à être barmaid ou danseuse. Certes, la réputation attachée à ces femmes n'était pas toujours resplendissante, mais je n'étais pas de ces hommes à mettre les personnes dans des cases selon qu'elles fassent ceci ou cela, que les autres, présumés « respectables », ne faisaient pas.
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Terminé #13 le 08.01.17 16:18

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Ah oui. « Hm ». C'est bien ce qu'il m'avait semblé lui entendre dire. Autant dire que s'il n'avait prononcé mot, ç'aurait été la même chose. Mais je suppose que c'était de bonne guerre. Il devait encore être ronchon suite à son petit discours moralisateur à mon égard, à moins que ce soit là sa manière de prendre définitivement le dessus sur moi : en apparaissant aussi désagréable et indifférent que je devais peut-être l'être avec lui. Selon lui, en tout cas. De mon point de vue, j'étais juste naturelle.
Lorsque je risque un regard vers lui, à nouveau, je croise son regard dur, figé sur ma personne. Frissonnant légèrement, j'avale ma bouchée avant de tendre la main pour me servir de l'eau, ne me concentrant plus dès lors que sur le flux serein de l'eau coulant de la cruche jusqu'au fond de mon verre. J'en bois une gorgée, histoire de faire passer la pilule. Bien bien... Si nous étions condamnés à finir nos assiettes en silence, qu'il en soit ainsi. Le silence ne me déplaisait pas. Le regard intransigeant du Russe, si, quant à lui. Mais je tâchais de n'en rien montrer.

« Pour être plus précis », commence-t-il, rompant enfin le silence qui s'était installé autour de notre table : « La qualité des vins russes a subi des aléas et ils étaient plus ou moins bons selon les périodes de l'Histoire. Depuis le début des années 2000, la qualité s'est arrangée, mais j'avais déjà basculé du côté des vins français par le truchement de ma femme. »

Sans trop vraiment savoir pourquoi, je note dans un coin de ma tête la petite précision dont il me fait part. Pas celle concernant le vin russe, non, mais celle sur sa femme. Il avait donc été marié, lui ? A une française apparemment...
Ce détail me fait prendre conscience qu'en fin de compte, j'en savais bien peu au sujet de Viktor. Juste ce qu'il me laissait entrevoir. Un peu comme moi, au fond. J'acquiesce poliment, comme cela se fait pour remercier quelqu'un – après tout, il n'attendait peut-être que ça, que je le remercie de bien vouloir poursuivre alors que je m'étais montrée si peu amène avec lui, depuis le début.  

« C'est l'un de tes clients ? », me demande-t-il après avoir enfin entamé son foie gras.
« Oui. », me contenté-je de répondre en haussant sensiblement les épaules, après lui avoir jeté un bref coup d’œil.

Je craignais qu'il s'engage sur un terrain glissant, et cette première question était déjà la parfaite entrée en matière pour dériver vers le sujet le plus sensible me concernant. Mais de toute évidence il en avait déjà trop entendu, ou pas assez justement. Aussi n'était-ce plus qu'une question de minutes, voire de secondes, avant qu'il ne découvre le pot aux roses. Il y avait toujours la solution du mensonge, cela dit. Mais je n'avais plus grand chose à perdre, au point où j'en étais. Tout en prenant mon verre entre mes doigts pour le porter à mes lèvres, mes iris suivent les gestes précis du bellâtre enfournant méthodiquement les petits toasts qu'il se faisait après avoir étalé le foie gras sur le pain grillé. Je les voyais, les mots suivants. Palpables, presque. Il les avait au bord des lèvres et je m'apprêtais à les voir se déverser à tout moment.

« Depuis le temps que nous nous fréquentons, je ne sais toujours pas ce que tu fais, d'ailleurs.» Et voilà..., me dis-je ; la brèche était ouverte et il s'y engouffrait allègrement. « Pour travailler dans un lieu portant un nom pareil, j'imagine que tu dois être danseuse. Ou barmaid, peut-être ? »

Donc, il ne connaissait pas le Seven Deadly Sins... C'était loin d'être un mal d'ailleurs. On ne pouvait pas vraiment dire que ce tripot soit un lieu à connaître absolument, ici dans ce Tokyo spectral. S'il cherchait des filles, Viktor avait bien d'autres choix qui s'offraient à lui. Des établissements bien plus attractifs – et aussi plus cher – pour un type de sa... renommée. S'il était ce genre d'homme, évidemment. Je n'arrivais toujours pas à le cerner, sexuellement parlant ~.

A présent que la question – ou plutôt l'hypothèse, dans ce cas précis – est mise sur le tapis, je plisse sensiblement les paupières tout en prenant le temps de mâcher mon morceau de crabe. Je l'avoue, intérieurement, j'hésitais encore à tout lui dévoiler. Une partie de moi, indifférente à toute chose, estimait que de toute manière, qu'il le sache ou non, son estime à mon égard ne baisserait pas plus, puisqu'elle était déjà à son seuil minimum. Une autre, en revanche, craignait de voir la déception se peindre plus encore sur les traits du nécromancien. D'abord une voleuse, ensuite une ingrate invétérée, puis finalement une pute... Sans doute était-ce dans la continuité des choses.

« En quelque sorte... », commencé-je en haussant encore les épaules, évasive, après m'être resservie en eau.

C'était plus ou moins vrai, il m'arrivait de danser pour appâter les clients. Si on me demandait, d'ailleurs, je répondais toujours que j'étais danseuse. Après, les gens s'imaginaient ce qu'ils voulaient. Mais Viktor avait vu Matsumoto et... quelque chose me disait qu'à l'aune de cette rencontre, le bellâtre ne se contenterait pas de cette simple réponse. Je prends donc le temps de porter mon verre désormais plein à mes lèvres, croisant brièvement le regard de Viktor, absolument sûre, dès lors, qu'il n'était pas dupe.

« Je ne suis pas certaine que tu aies envie de savoir ce que je fais Viktor. », poursuis-je avec un air qui avait tout de l'excuse, en reposant mon verre devant mon assiette. « Ce n'est pas le genre de chose qu'on avoue entre deux plats dans un restaurant de luxe. », lui confis-je en baissant à nouveau le regard vers mon assiette que je m'emploie à terminer.

Peut-être comprendrait-il déjà, par cet aveu du bout des lèvres, que je n'étais pas qu'une simple danseuse. Encore moins une barmaid. Mais puisqu'il valait mieux être directe, pour éviter tout quiproquo, autant ne pas y aller par quatre chemins.

« Je vends mon corps. C'est le plus vieux métier du monde, il paraît. », lancé-je en reposant mes couverts de part et d'autre de mon assiette, m'essayant à un faible sourire tout en m'adossant à nouveau doucement dans le dossier de mon siège en gardant mes mains contre mon giron.

« Puis-je prendre vos assiettes Monsieur, Dame ? », s'enquiert le serveur, sorti de nulle part alors que je gardais obstinément les yeux rivés sur les quelques morceaux de laitue qui traînaient dans le fond de mon plat.
« Oui, c'est bon pour moi, merci... », soufflé-je en regardant ailleurs, tout pour ne pas croiser les prunelles de Viktor, par crainte sans doute d'être déçue de sa réaction.
« Tout s'est bien passé ? », insiste-t-il, probablement intrigué par mon air étrange.
« Oui oui... c'était parfait. », réponds-je en me forçant à lui adresser un bref sourire.

N'allait-il donc pas nous laisser tranquilles ? J'avais l'impression qu'on m'avait mise sur le billot, que le bourreau avait levé sa hache et que j'attendais l'interminable moment où la lame trancherait mon petit cou gracile.