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Terminé #1 le 27.12.16 21:10

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Des clients encore dans la boutique, mon regard passa furtivement à la montre ceignant mon poignée, m'indiquant qu'il ne restait plus qu'une quinzaine de minutes avant la fermeture de la boutique, mais encore que cela faisait vingt minutes que le petit couple tournait en rond sans trop savoir quoi prendre après avoir décliné l'aide que je leur avais proposée, passé cinq minutes à farfouiller dans mes rayons. L'expérience me laissait croire qu'ils n'achèteraient rien : des personnes comme ces deux-là, trop hésitantes, trop incertaines, n'achetaient pas si elles n'avaient pas trouvé un seul produit dans les cinq premières minutes suivant leur arrivée. Cinq minutes, c'était le temps imparti à mes potions pour séduire, et si cela faisait mouche très souvent, ce n'était pas pour autant systématique. Je gageais que cette fois-ci démontrerait à merveille l'exception au principe.
Le plus ennuyeux était encore que je savais déjà ce que les clients ignoraient, mais ne pouvais me permettre de les chasser pour autant, tout en leur assurant qu'ils ne prendraient rien. Encore que je devrais peut-être réfléchir à la question : par fierté, certains pourraient faire exactement le contraire et prendre une potion au hasard. Même si les chasser serait la certitude de les perdre à jamais, force était de constater que ceux qui n'achetaient pas la première fois ne revenaient guère et ne se trouvaient finalement que de passage dans ma boutique, soit qu'ils aient un autre fournisseur, soit qu'ils n'aient pas besoin de potions, soit, tout simplement, qu'ils ne trouvent pas ce qu'ils étaient venus chercher. Peut-être ce petit couple cherchait-il de quoi pimenter sa vie sexuelle. Dommage pour eux : ma clientèle étant majoritairement composée de zombies, je m'attachais davantage aux potions affectant l'apparence qu'au reste et n'avais, de fait, rien d'intéressant à leur suggérer.

C'est néanmoins avec le sourire que je leur souhaitais une bonne fin de journée alors qu'ils regagnaient la sortie les mains vides, sans surprise. Par rapport à d'autres jours, aujourd'hui avait été assez calme mais je n'en étais pas moins fatigué que d'ordinaire. Nouveau coup d’œil à ma montre : 16:50. Parfait. Plus que dix minutes et je pourrais rejoindre l'appartement. Peut-être aurais-je même le temps d'aller courir après m'être dopé à l'aide d'une potion maison.
Quittant mon comptoir, je me saisis de ma canne et traversai ma boutique pour rejoindre l'entrée. J'abhorrais d'ordinaire les vendeurs qui se pointaient à l'entrée de leur commerce pour guetter, voire appâter le chaland - je trouvais, du reste, que ce n'était guère engageant pour quiconque était potentiellement intéressé par les marchandises vendues, tant cela laissait présager que le vendeur ne lâcherait rien et ne laisserait aucun répit -, mais je ne faisais ici que m'enquérir du passage dans la rue dans laquelle j'étais installé. Quelques spectres y erraient, mais rien de bien alarmant.
J'aurais presque pu fermer avant l'heure. J'aurais pu, si elle n'était pas arrivée à ce moment. Passant par ici pour une raison précise ou par hasard, ma boutique – ou peut-être plutôt la pancarte y afférent - sembla attirer son attention et me convainquit de lui sourire affablement.

- Bonsoir. Je ferme bientôt, mais si vous voulez jeter un œil, vous avez encore un peu de temps, soufflai-je à l'adresse de la jeune femme en reculant dans la boutique pour lui laisser la place d'entrer ; car il était vrai qu'à l'instar de la boutique elle-même, l'entrée n'était pas bien grande, pour ne pas dire foncièrement petite.

Au rythme de l'embout de ma canne heurtant le plancher, je rejoignis le comptoir où je semblais décidément parqué, m'installant sur le haut tabouret pour ménager ma hanche en déposant ma canne contre le meuble creux. Feignant de m'occuper d'une quelconque façon derrière le comptoir, je laissai à la jeune femme un peu de temps pour regarder les potions proposées avant le traditionnel et quasi inévitable, dès lors que le choix n'était pas immédiat, « Puis-je vous aider ? » presque systématiquement reçu par un « Non, merci, je regarde simplement. » Ces réponses étaient un soulagement, d'ailleurs, les personnes n'ayant pas d'exigences particulières étant indéniablement plus faciles à satisfaire que celles qui arrivaient en attendant précisément qu'on leur propose de l'aide. S'ensuivait, dans ce cas, une litanie de questions auxquelles, parfois, les clients savaient mieux répondre que les vendeurs. Était-elle de ceux-là ? A dix minutes de la fermeture, ç'aurait été manquer cruellement de chance, mais je n'avais jamais été très chanceux.

- Puis-je vous aider ? Je vends toutes sortes de potions et peut en confectionner presque autant. Je peux également vous faire profiter de mon pouvoir, si vous le souhaitez, souris-je en réajustant la petite pancarte trônant sur le comptoir, rappelant à quiconque voulait revivre un souvenir passé que j'étais en mesure de les raviver, en écho à ce que la pancarte de la rue énonçait.

C'était un ami publicitaire qui avait trouvé le slogan « Quiconque n'a pas rêvé de revivre un moment perdu d'une vie trop lointaine ? Entrez ! Je donne vie à ce rêve ! », mais je restais tout de même sceptique. De par sa nature, mon pouvoir attirait, mais je n'étais pas certain que le slogan y soit pour quelque chose, bien au contraire...
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Terminé #2 le 29.12.16 3:25

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Une cigarette à moitié entamée entre ses lèvres, Shirley attendait au coin d’une rue très calme. Peu de passants l’empruntaient, elle pouvait patienter tranquillement sans se soucier de la présence constante des Tokyoïtes. Elle fixait sa montre d’un œil un peu inquiet. Les magasins fermaient dans une trentaine de minutes. La boutique où elle désirait se rendre ne se trouvait pas très loin, mais elle préférait arriver un peu avant la fermeture afin d’éviter le plus de clients possibles…

Deux ou trois mégots plus tard, voyant que l'heure de fermeture approchait, la jeune femme se dirigeait vers le petit magasin de ce nécromancien qui avait le pouvoir de faire revivre des souvenirs à celui qu’il touchait. Plus tôt dans la semaine, Shirley avait entendu parler de ce Viktor qui tenait une boutique de potions et qui offrait la possibilité à ses clients de profiter de son pouvoir. Elle avait tout de suite été intriguée, mais elle avait eu beaucoup de mal à trouver le courage de s’y rendre. Mais elle avait réussi. Néanmoins, elle le sentait vaciller doucement, si bien qu'elle reprenait ses habitudes... Shirley marchait sur la pointe des pieds, longeait un peu le mur dans le but de se faire toute petite et gardait le regard rivé au sol afin d’éviter tout contact visuel accidentel avec les étrangers qu’elle croisait. Tous ces efforts qui, au final n'attiraient qu'un peu plus l'attention sur elle, la calmaient un peu. Elle était convaincue de se fondre un peu mieux dans le décor, que ces simples gestes lui prodiguaient presque le don d'invisibilité.

Elle s’arrêta devant une boutique qui semblait être celle qu’elle cherchait. La pancarte devant le petit bâtiment le lui confirma. Après une courte hésitation, la brune se décida à entrer. À son plus grand soulagement, il n’y avait plus de clients. Le propriétaire, sans doute ce Viktor Matveïev dont elle avait entendu parlé, l’accueillit agréablement, le sourire aux lèvres. Aussitôt, la nouvelle venue se raidit, peu à l’aise. Du calme, il veut juste mes Øssement... Il se fiche bien de quoi j'ai l’air, pensait Shirley en s’efforçant de lui rendre son sourire.  L’homme devait avoir le même âge qu’elle, mais il se déplaçait à l’aide d’une canne. Il souriait avec cet air hypocrite commun à tous les bons vendeurs, si bien que la jeune femme, dupée par cette gentillesse fabriquée, fut un peu rassurée. Ça ne doit pas lui déranger que je passe tout juste avant la fermeture…

Bonsoir. Je ferme bientôt, mais si vous voulez jeter un œil, vous avez encore un peu de temps

Je ferai vite, rétorqua-elle d’une voix discrète.

Shirley jeta un œil un peu désintéressé aux nombreux flacons qui reposaient sur les étagères. Ce n’était pas ce qu’elle était venue voir. La tâche était toute simple : il suffisait qu’elle lui demande pour son pouvoir. Pourtant, les paroles ne venaient pas, comme coincées dans sa gorge. Elle contemplait les potions, distraite, tout en cherchant comment s’exprimer. Se disant qu'elle s’inquiétait pour si peu, la brune arriva à relever la tête vers le nécromancien.

Je s… commença-t-elle sur le même ton frêle, timide, presque inaudible.

Puis-je vous aider ? la coupa-t-il, ne l’ayant sans doute pas entendue. Je vends toutes sortes de potions et peut en confectionner presque autant. Je peux également vous faire profiter de mon pouvoir, si vous le souhaitez.

Oui, je suis venue pour votre pouvoir, dit-elle avec un peu plus d’assurance. Combien ça coûte?
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Terminé #3 le 29.12.16 9:33

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Attentif à la jeune femme, je souris de sa réplique. Moi qui, un temps, avais pensé qu'elle ferait comme le couple de clients précédents et regarderait les flacons jusqu'à la fermeture, avant de repartir les mains vides, fus agréablement surpris par ce revirement de situation. Ainsi donc, c'était mon pouvoir qui l'avait attirée là ? C'était à se demander s'il ne constituait pas l'essentiel de mon chiffre d'affaire. Du reste, c'était assez représentatif de ce que cherchaient les spectres de ce Tokyo des morts : ils se rattachaient sans cesse à une vie passée qu'ils ne retrouveraient pourtant jamais, comme incapables d'obéir à l'ordre du Roi ; d'effacer tout et de recommencer en s'amusant, cette fois. Je ne les blâmais toutefois pas. Dès après avoir découvert mon pouvoir, j'avais moi-même essayé de revivre des moments de ma vie d'antan, en vain ; mon pouvoir ne fonctionnant manifestement que sur les autres.

- 50 Øssements en général, mais c'est moitié prix pour les premiers venus. Une sorte de cadeau de bienvenue, précisai-je en souriant un peu, croisant mes mains sur le comptoir et réajustant ma position sur mon tabouret, Cela vous laisse l'essai à 25 Øssements, donc, puisqu'il me semble ne jamais vous voir vue ici.

Globalement, j'avais une assez bonne mémoire des visages, mais pas assez bonne, simplement, pour me dire qui était cette personne que je savais connaître. Il m'était donc aisé de reconnaître un client déjà venu ou, au contraire, un étranger, mais pas nécessairement facile de me souvenir son nom si nous avions eu le temps d'échanger, ou pis, s'il était ressorti satisfait ou en colère de la boutique. J'arrivais, en revanche, à me souvenir de qui était chiant et de qui ne l'était pas ~.

- Avant tout, il faut que je vous fasse quelques recommandations d'usage. Le paiement se fait d'avance et je ne rembourse pas en cas d'insatisfaction. Le concept est simple : vous vous asseyez en face de moi, je tends ma main et vous posez la vôtre dans la mienne. Il vous suffit ensuite de fermer les yeux et de vous détendre, et je ferai le reste, exposai-je quasi mécaniquement, tant j'étais forcé de répéter ces explications à longueur de journée, d'une manière plus ou moins détaillée selon que le client soit un habitué ou non, Dans la mesure où à force de pratique, j'ai réussi à maîtriser mon pouvoir entièrement, je suis désormais en mesure de déterminer le ressenti final que vous aurez. Par exemple, si je pense à quelque chose de joyeux, vous revivrez un souvenir heureux, ou peut-être un souvenir banal mais qui, en ce cas, vous a laissé un goût agréable. La plupart du temps, je ravive des souvenirs oubliés, enfouis profondément en vous, notamment du fait des années. En aucun cas, vous ne subirez physiquement ce que vous revivrez. Si, par exemple, vous vous êtes coupée dans votre souvenir, vous n'en ressentirez pas les effets à votre réveil et ne conserverez aucune marque. Vous le revivrez en revanche à l'identique pendant la séance : la douleur sera donc présente dans votre esprit mais sera identique à ce que vous avez vécu jadis, de sorte qu'elle ne vous réveillera pas. Sachez que quel que soit le souvenir que vous revivez, je n'en ai absolument pas connaissance et ne saurai ce que vous venez de vivre que si vous jugez bon de me le faire partager après coup, ce qui, rassurez-vous, n'est absolument pas obligatoire, précisai-je afin de la rassurer.

Que je m'immisce dans leur mémoire et ai ainsi accès à leurs souvenirs les plus intimes était la peur de nombreux spectres. La plupart était soulagée d'apprendre que je ne pouvais rien voir, mais certains demeuraient sceptiques au point de me poser des questions après la séance. Mesure doublement inutile en mon sens, en ce que, d'une part, je ne voyais effectivement rien, et en ce que, d'autre part, il me serait aisé de mentir et feindre l'ignorance si, d'aventure, je pouvais effectivement voir ce qu'ils revivaient.

- Pendant la séance, vous et moi nous retrouverons en une sorte d'hypnose mutuelle. La sensation est semblable à celle d'un rêve, si ce n'est que vous vous souviendrez de tout très distinctement à la fin. Dans ces conditions, vous pourrez avoir l'impression de revivre plusieurs heures alors qu'il ne se passera que cinq minutes, concrètement. Théoriquement, vous n'avez pas conscience d'être sous l'emprise de mon pouvoir, de sorte que vous revivez passivement et ne réalisez ce qui s'est passé qu'à votre réveil, mais si vous deviez être prise de panique en cours de route, je le ressentirai et mettrai fin à l'exercice. De la même façon, si je perçois quoi que ce soit de suspect dans la boutique pendant la séance, cela mettra un terme brutal à la séance. Cela ne laisse aucune séquelle et naturellement, si cela devait arriver, nous reprendrions après l'assurance que le problème est réglé.

Après cet exposé fort de détails, je soupirai doucement, tâchant de reprendre mon souffle, moi qui n'aimais guère parler longtemps en une fois, d'ordinaire.

- Si vous êtes partante, il me faudra l'indication d'un sentiment que vous voudrez ressentir pour que cela oriente la résurgence du souvenir, mais avant cela, avez-vous des questions ? m'enquis-je en espérant profiter de l'occasion pour reposer un peu ma voix.
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Terminé #4 le 29.12.16 11:48

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Shirley écouta attentivement les loooongues explications de l’homme en se demandant si elle avait bien fait de venir, complètement saturée par les nombreux renseignements. Tout cela semblait horriblement compliqué. Elle avait du mal à digérer toutes les informations que le nécromancien lui avait livré dans une litanie soporifique, mais elle croyait avoir saisi l’essentiel. Le prix était raisonnable, les risques étaient moindres, il suffisait de lui dire l’émotion que nous voulions ressentir, lui ne connaîtrait pas le souvenir qu’il avait ravivé… L’offre était trop belle, tout portait à croire qu’il s’agissait d’un vulgaire charlatan qui désirait profiter des fantômes un peu trop attachés à leur ancienne vie, mais Shirley croyait dur comme fer en ces quelques rumeurs qu’elle avait entendues. Ça ne pouvait que marcher! Les bribes de conversation qu’elle avait discrètement écoutée à propos de Viktor et de son pouvoir n’en démentaient pas. Il était excellent.

La jeune femme glissa sa main dans la poche de son jean et en sortit 25 Øssement. Celle-ci se rapprocha timidement du comptoir et y déposa l’argent.

Ça m’intéresse toujours. Combien de temps dure en moyenne une séance?

C’était une simple question qui, au final, n’aurait pas beaucoup d’impact sur sa décision. Désireuse de déterrer de vieux souvenirs de sa vie avant sa mort, la durée de la séance lui importait peu. Trente secondes lui suffirait amplement… Même si elle espérait revivre ce souvenir poussiéreux un peu plus longtemps que quelques instants. La jeune femme se demandait ce que les pouvoirs du nécromancien feraient resurgir des méandres de sa mémoire. Faute d’être bien originale, le sentiment qu’elle allait demander à Viktor était sans doute celui qu’on lui réclamait le plus souvent : la joie. Elle était persuadée qu’elle aurait la réminiscence d’un moment avec son copain, même si au fond d’elle-même elle savait bien qu’elle n’avait jamais été réellement heureuse avec lui. Ou alors, elle reverrait un événement de son adolescence plutôt tranquille mais tout de même heureuse. La deuxième possibilité semblait la ravir un peu plus. Shirley en gardait de bien meilleurs souvenirs. Dans tous les cas, elle serait satisfaite. Le pouvoir du nécromancien lui permettrait de revoir une mince partie de cette vie qu’elle avait eu l’impression de gaspiller.

Sans doute comme la majorité de vos clients… J’aimerais avoir un souvenir qui me rendra joyeuse.
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Terminé #5 le 29.12.16 18:06

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Le fait qu'elle n'ait aucune question n'avait rien de surprenant : ma présentation était si complète qu'elle ne laissait guère de place aux zones d'ombre et était suffisamment longue pour assommer mes clients et les convaincre que la pratique valait bien mieux que le théorique, quels que soient les risques encourus. Souriant, j'accueillis ses Øssements en les récupérant dans le creux de ma main pour les déposer ensuite dans le tiroir-caisse bas-de-gamme calé à l'intérieur du comptoir auquel j'étais accoudé.

- Concrètement, de 3 à 5 minutes, selon que le client arrive à se détendre plus ou moins rapidement. En rêvé, je ne saurais dire. Certains voient des souvenirs échelonnés sur plusieurs jours, mais entrecoupés pour les besoins de leur propre compréhension, d'autres voient des souvenirs de quelques minutes à peine, répliquai-je en l'invitant, d'un geste de la main, à récupérer le tabouret qui était disposé le long du comptoir, sur le côté, afin qu'elle l'installe face à moi et y prenne place.

Mécaniquement, je récupérai son ticket de caisse et y joignis une carte de la boutique avant de lui tendre le tout, le sourire aux lèvres.

- A chaque achat, vous avez un point et au bout de 10, une séance gratuite, exposai-je sans perdre mon rictus. Tous les moyens étaient bon pour fidéliser la clientèle spectrale, après tout ~, Il ne vous reste plus qu'à vous détendre et à vous laisser porter, ajoutai-je à voix basse, en murmurant presque, ce ton étant plus propice au calme dont nous devions désormais nous imprégner.

Déjà concentré sur ce qui m'attendait, je tendis ma main et la posai sur le comptoir en perdant tout sourire pour plus de professionnalisme, mais encore plus de naturel. Mobiliser mon pouvoir me demandait de faire le vide dans mon esprit, à l'instar de mon client, pour ne me concentrer plus que sur le ressenti final qui devrait subsister de cette vision furtive. Sans faire preuve d'originalité – mais peu m'importait au fond, puisque je ne revivais pas ce que mes clients voyaient – mon interlocutrice avait souhaité revoir un souvenir qui la rendrait joyeuse. Éternelle question dès lors : devais-je penser à Anja comme je le faisais d'ordinaire ? Je craignais toujours de songer à elle lorsqu'il me fallait user de mon pouvoir afin de faire renaître la joie, dès lors que divers sentiments étaient liés à ma fille. Il y avait naturellement l'amour que je lui portais, infini, écrasant ; la joie d'avoir vécu de nombreux moments avec elle ; la peur, lorsqu'elle était tombée, enfant, à de multiples reprises alors qu'elle jouait, apprenait à faire du vélo ou que sais-je ; la tristesse de réaliser qu'elle vivrait avec sa mère à l'instant de notre divorce ; la colère de constater que je ne la voyais que trop peu de temps, alors, pour ne finalement plus la voir, aujourd'hui... Et autant d'autres nuances, capables de changer le rêve d'un client en cauchemar, sans que je ne le souhaite, et presque à mon insu. Anja était à elle seule la source de tout ce que je ravivais ; elle était ma muse, mais n'était pas sans danger.

Prenant une grande inspiration, je fermai les yeux à mon tour et décidai de ne pas déroger à mes habitudes : je pensai à Anja, à des jours lointains où mon travail ne me dévorait pas encore, où ma femme n'était pas malheureuse, et où nous profitions de la vie, simplement, la mordant à pleines dents et nous en délectant chaque jour. J'eus en mémoire le souvenir de l'un de ses anniversaires, lorsqu'elle avait souhaité avoir un cadeau hors de prix et que j'avais désobéi aux injonctions de ma femme pour l'acheter malgré le trou que cela ferait dans les dépenses. Anaïs ne m'en avait guère tenu rigueur lorsqu'elle avait vu le sourire radieux de notre fille alors qu'elle avait ouvert le paquet, puis lorsqu'elle l'avait vue sautiller dans tout l'appartement à grand renfort de « merci » aussi bien russes que français. C'est sur la vision de ses grands yeux bleus se levant vers moi après m'avoir enlacé que je me sentis basculer. Melancolia faisant son œuvre, je ne rouvris les yeux que quelques cinq minutes plus tard - après vérification sur ma montre - et tâchai d'effacer ce sourire attendri de mes lèvres, décidément trop intime pour être offert à quiconque en ce monde. Ce fut l'habituel sourire de façade typiquement commercial qui étira mes lèvres lorsque je retirai ma main de sous celle de la jeune femme.

- Alors ? Satisfaite ? m'enquis-je sobrement.
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Terminé #6 le 31.12.16 18:40

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HRP:
Coucou Vivi ♥️
Alors, pour le flashback si tu le lis et que tu comprends pas trop ce que la maman de Shirley raconte (oui j'me suis éclatée à la faire parler en joual...), hésite pas à me demander :3

Après les dernières informations supplémentaires, le nécromancien invita sa cliente à s’asseoir sur un petit banc. Shirley y prit place avec sa timidité habituelle.

Il ne vous reste plus qu'à vous détendre et à vous laisser porter, dit Viktor d’une voix détendue.

L’homme tendit sa main pour qu’elle y dépose la sienne. Un peu gênée, elle s’exécuta. Elle prit une grande inspiration pour se calmer. Après quelques instants, Shirley fut suffisamment détendue. Progressivement, elle sentit son environnement s’estomper doucement, comme si un nuage s’épaississait autour d’elle pour la couper du monde réel. Des images ne tardèrent pas à s’imposer à elle.

...

Une jeune femme se tenait dans un minuscule hall d’entrée avec ses deux plus jeunes frères, une valise à la main. L’un semblait heureux, quoiqu’un peu attristé, et l’autre, ennuyé. Dehors, une voiture l’attendait. La demoiselle aux longs cheveux châtains disait ses aurevoirs au plus ravi des deux en oubliant un peu l’autre, puis la mère, les traits marqués par l'âge, l’air très peu avenant et des cheveux grisonnants s'approcha. Elle détailla sa fille longuement, puis pris un air outré.

C’est pour ça que tu t’en vas vivre à Montréal? Pour aller coucher à drett’ pis à gauche? T’es habillée comme une salope! Tu m’fais honte, bon’ieu que tu m’fais honte! Vas te changer.

Elle tiqua, puis baissa son regard vers ses vêtements. Elle portait un short un peu court et un simple débardeur à peine révélateur. La nouvelle adulte haussa les épaules en s’efforçant d’afficher un air peu concerné.

Ah bon, tu trouves? rétorqua-t-elle avec un brin d’insolence dans la voix. Moi j’aime bien… Pis tu l’sais ben, j’y vais pour le cégep. Je suis assez vieille pour m’arranger toute seule. Quand Émilie et Justine sont parties, t’as pas fait de crises comme ça.

J’espère que tu vas appeler ta pauvre mère pour ‘y donner des nouvelles en arrivant, fit-elle avec amertume. On t’a tout donné pis toé tu t’en vas de même, loin de nous autres! Quand j’avais ton âge ma p’tite fille, j’étais pas mal moins ingrate que toé.

Bon, mon ami m’attend… À la prochaine! Tu diras à papa que je vais m’ennuyer de lui. Fais attention à toi.

Viens me donner un bec, finit-elle par dire sur un ton sec.

Presque à contrecoeur, sa fille se rapprocha et l’embrassa sur la joue rapidement. La jeune femme adressa ensuite un regard affectueux son petit frère préféré. Celle-ci l’étreignit un peu, salua brièvement l’autre, puis attrapa son bagage avant de quitter le domaine familial une bonne fois pour toute. Lorsque la porte se referma derrière elle, la jeune femme soupira de soulagement. Une nouvelle vie l’attendait, n’en déplaise à sa mère. Shirley avait mis beaucoup de temps avant de se décider à partir. Laisser ses deux petits frères derrière elle lui fendait le cœur, mais il fallait bien qu’elle poursuive ses études. Et surtout, elle avait besoin d'air. Son diplôme d’études secondaires ne la mènerait pas bien loin. Elle aspirait à une vie tranquille plutôt simple, c’est pourquoi elle avait choisi un programme d’étude qui lui paraissait assez facile et qui la conduirait directement sur le marché du travail après deux ou trois années seulement. Et maintenant qu’elle avait enfin franchi le pas et qu’elle allait s’installer en ville, loin de ces paysages ennuyeux et répétitifs de la campagne et des banlieues, tout allait pour le mieux. Rien ne pouvait ébranler son petit bonheur, pas même le petit appartement infect qui l’attendait à Montréal qu'elle partagerait avec son meilleur ami.

...

Shirley rouvrit les yeux. Décontenancée par le changement de décor soudain, elle sursauta. Puis remarqua l’homme face à elle qui avait retiré sa main de sur la sienne. La séance était terminée.

Alors ? Satisfaite ?

La spectre était perplexe. Celle-ci s’attendait à un souvenir grandiose, quelque chose qui avait marqué sa vie pour toujours, mais non. Elle avait vu un événement plutôt important, mais assez peu mémorable finalement. Néanmoins, le nécromancien lui avait donné ce qu’elle avait demandé : la brune souriait, elle pouvait presque ressentir encore ce ravissement innocent mêlé d’inquiétudes.

Hm.. Oui! Merci.

Shirley descendit du tabouret en le remerciant à nouveau d’un hochement de tête. Elle quitta la petite boutique d’un pas léger en se disant qu’elle reviendrait très bientôt.
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Terminé #7 le 02.01.17 14:02

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Satisfaite, la jeune femme l'avait effectivement été. Je l'avais compris à son sourire, et je le compris d'autant plus qu'elle ne manqua pas de revenir à plusieurs reprises ensuite. Systématiquement peu avant la fermeture – je finirais par comprendre que c'était pour éviter le plus de monde possible, compte tenu de sa trop grand timidité -, la jeune femme venait deux fois par semaine en moyenne, pour solliciter mon pouvoir. Elle n'avait que faire de mes potions : elle voulait simplement revoir sa vie d'antan et sourire de ces souvenirs perdus. N'était-ce point son droit ? Peu m'importait, personnellement, tant qu'elle payait les séances et ne se plaignait pas du résultat. Mais Shirley – car tel était son nom - n'était pas femme à se plaindre d'une façon générale. A force de la voir venir, je finis par l'attendre presque les soirs, souriant de la voir entrer aussi discrètement qu'à son habitude. De fil en aiguille, nous discutâmes et en apprîmes chacun l'un sur l'autre, nous contraignant à user bientôt de nos prénoms respectifs et du tutoiement pour favoriser une meilleure ambiance et un peu moins de nervosité, surtout de sa part.

Sans trop en savoir sur nos vies mutuelles, j'ai su qu'elle était québécoise comme elle savait que j'étais russe – mais ce n'est pas comme si mon nom parlait de lui-même -. De là, je me suis douté qu'elle parlait français et n'ai donc pas tardé à lui avouer que j'avais eu une femme dans ma vie d'antan, d'origine française. C'est ainsi tout naturellement que depuis, nous échangeons dans cette langue plutôt qu'en japonais ou en anglais, moi, profitant de son accent, et elle, profitant du mien, à couper au couteau. J'ai l'impression que cela l'amuse un peu, d'ailleurs. Mais peu importe : j'aimais converser avec elle en français. Cela entretenait mes bases et me rappellait également d'agréables souvenirs, notamment lorsque j'enseignais le russe à Anja et que sa mère lui enseignait le français, la petite faisant parfois des réponses en cumulant les deux langues, faute de trouver le bon mot, partie dans sa lancée ~.

Mais aussi sympathique puisse être Shirley, sa dépendance à l'égard de mon pouvoir me faisait réfléchir. Il était clair que comme d'autres, elle aimait Melancolia pour ce qu'elle lui procurait. C'était d'autant plus clair, pour la jeune femme, qu'elle ne venait exclusivement que pour cela quand d'autres faisaient au moins mine de s'intéresser aux potions, en achetant quelques unes, de temps à autres, presque au hasard. Cette dépendance autant que la gentillesse criante de Shirley m'avait convaincu de lui proposer un nouveau système entre nous, qui ne manquerait pas de me convenir plus que des Øssements dont je ne manquais décemment pas. Toutes à ces pensées, la venue de Shirley à ce moment précis ne put qu'étirer mon sourire. Quand on parle du loup !

- Salut, Shirley, la gratifiai-je en français, fidèle à nos petits habitudes, Tu vas bien ?

Perché sur mon haut tabouret, je ne bougeais pas de derrière le comptoir sans pour autant la quitter des yeux. La boutique était vide depuis quelques minutes déjà, mais cela n'était guère surprenant, si proche de la fermeture. Shirley amorçait, ce soir, sa quatrième semaine depuis sa première visite, et semblait cependant toujours aussi prompte à vouloir bénéficier de mon pouvoir, de sorte que je ne prenais même plus la peine de lui demander ce qu'elle souhaitait, ni ne lui indiquait la démarche à suivre ou les risques qu'elle encourait. Elle savait tout, et peut-être mieux encore que moi.

- J'imagine que tu viens pour mon pouvoir ? hasardai-je de façon purement rhétorique, Avant qu'on commence, j'aimerais te proposer quelque chose de nouveau, si tu veux bien, lançai-je d'une voix douce pour ne pas l'effaroucher. J'avais parfois l'impression que tout ce qui était nouveau traumatisait Shirley, J'ai bien compris que tu aimais bien mon pouvoir, mais... Vois-tu, cela me demande beaucoup de concentration et d'efforts. D'autant que tu n'es pas la seule à me demander d'en faire usage. Lorsqu'une personne vient de temps à autre pour me solliciter, ça n'a pas grand importance et j'arrive à m'y retrouver, mais pour toi, qui viens très souvent... C'est plus compliqué, souris-je en tâchant de me faire le plus rassurant possible, Je ne compte pas te restreindre en t'empêchant d'avoir accès à mon pouvoir quand tu le voudras, pas plus que je n'envisage d'augmenter mes prix, au contraire : je te propose d'accéder à mon pouvoir gratuitement à partir d'aujourd'hui, si tu le souhaites ! En échange... Hm. Même si ça ne t'intéresse pas, tu vois que je vends des potions, n'est-ce pas ? Pour les créer, j'ai besoin de personnes pour les tester, me dire ce qui va, et ne va pas. Alors je pensais qu'en échange de cet accès illimité à Melancolia, tu pourrais peut-être tester quelques unes de mes potions ? Tout ce que tu risques, c'est quelques effets secondaires temporaires. Changement de couleur de cheveux, d'yeux, de peau... Quelques désagréments que je pourrai toujours t'aider à rectifier avec des potions confirmées ! Ça te dirait ? Ça m'aiderait bien plus que quelques Øssements, avouai-je en espérant ainsi la convaincre.
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Terminé #8 le 04.01.17 6:50

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Depuis sa première séance, Shirley revenait souvent à la boutique de Viktor pour profiter de son pouvoir. La demoiselle s’y rendait au moins deux fois par semaines. Pas une seule fois elle s’était intéressée aux potions, le propriétaire de la boutique avait bien vite compris qu’elle était uniquement intéressée par Mélancolia. La spectre avait un morne et fastidieux dans l’au-delà, Viktor et son don lui permettait de s’en évader pour un court moment. Mélancolia lui permettait de revivre quelques souvenirs agréables et d’égayer ses journées habituellement banales et ennuyeuses, même si ses économies diminuaient à vue d’oeil. Mais ça ne l’arrêtait pas. La jeune femme s’obstinait à dire qu’elle y allait par choix et non pas parce que le sentiment de bien-être qui l’enveloppait après avoir revu un vieux souvenir poussiéreux l’obsédait. Non, parce qu’évidemment, elle était parfaitement en contrôle d’elle-même…! C'était pourquoi elle y venait si souvent, malgré son petit pécule d'Øssements qu'elle voyait lentement disparaître au fil de ses venues, bien sûr! Et à force de le voir aussi souvent, la Lémure avait fini par s’attacher doucement à lui. Sa timidité persistait, mais Shirley était tout de même bien plus à l’aise que la première fois qu’elle était venue dans sa boutique. Elle s’efforçait de préserver une certaine distance très respectueuse entre eux et de ne jamais trop parler d’elle, toujours aussi intimidée par cet homme. Lorsque Viktor avait découvert qu’elle était Québécoise, il lui avait révélé maîtrisait les bases du français grâce à son ex-femme. Depuis, ils avaient commencés à discuter dans cette langue. Shirley qui ne parlait presque plus français depuis son arrivée dans l’au-delà avait eu un peu de mal au début à s’exprimer convenablement dans sa langue natale, mais elle avait vite retrouvé sa facilité. Et même s'il ne s'agissait que du langage dans lequel ils communiquaient, ça lui donnait l'impression qu'ils étaient un peu plus qu'un simple vendeur et sa cliente, mais tout de même un peu moins que des amis.

Shirley poussa la porte de la petite boutique du nécromancien. Fidèle à ses habitudes, elle s’était pointée tout juste avant l’heure de la fermeture. Malgré l’absence de clients, elle semblait très anxieuse.

Salut, Shirley, la salua-t-il en français, Tu vas bien ?

Salut Viktor. Très bien, merci.

La jeune femme s’appuya sur le comptoir, sans même regarder les potions. Derrière celui-ci, Viktor se tenait sur son tabouret. Elle attendait simplement qu’il lui parle du pouvoir. Il savait qu’elle n’était pas là pour les potions.

J'imagine que tu viens pour mon pouvoir ? Avant qu'on commence, j'aimerais te proposer quelque chose de nouveau, si tu veux bien.

Son interlocutrice hocha simplement de la tête, appréhendant un peu la suite.

J'ai bien compris que tu aimais bien mon pouvoir, mais... Vois-tu, cela me demande beaucoup de concentration et d'efforts. D'autant que tu n'es pas la seule à me demander d'en faire usage. Lorsqu'une personne vient de temps à autre pour me solliciter, ça n'a pas grand importance et j'arrive à m'y retrouver, mais pour toi, qui viens très souvent... C'est plus compliqué, expliqua-t-il en lui adressant un sourire rassurant, Je ne compte pas te restreindre en t'empêchant d'avoir accès à mon pouvoir quand tu le voudras, pas plus que je n'envisage d'augmenter mes prix, au contraire : je te propose d'accéder à mon pouvoir gratuitement à partir d'aujourd'hui, si tu le souhaites ! En échange... Hm. Même si ça ne t'intéresse pas, tu vois que je vends des potions, n'est-ce pas ? Pour les créer, j'ai besoin de personnes pour les tester, me dire ce qui va, et ne va pas. Alors je pensais qu'en échange de cet accès illimité à Melancolia, tu pourrais peut-être tester quelques unes de mes potions ? Tout ce que tu risques, c'est quelques effets secondaires temporaires. Changement de couleur de cheveux, d'yeux, de peau... Quelques désagréments que je pourrai toujours t'aider à rectifier avec des potions confirmées ! Ça te dirait ? Ça m'aiderait bien plus que quelques Øssements.

C’était difficile pour lui? Elle l’embêtait? Oh non! j’ai pas voulu pourtant! Mince! Shirley était sincèrement gênée d’apprendre que ses visites régulières lui demandaient beaucoup d’efforts et de concentration, elle avait cru que ce don était facile à maîtriser. Embarrassée, la spectre baissa les yeux, puis se mit à réfléchir à sa proposition. Viktor lui offrait d’avoir accès à son pouvoir autant qu’elle le désirait, mais à quel prix? Était-ce réellement sécuritaire de tester des potions pas encore au point? À vrai dire, elle n’en avait bu très peu jusqu’à maintenant, elle ne faisait guère confiance à ces breuvages magiques… Mais son portefeuille souffrait grandement de cette dépense. Les séances commençaient à coûter cher à force de revenir aussi souvent. Et puis, elle lui devait bien ça. Même si elle n'était pas au courant avant, elle lui avait demandé si souvent de se concentrer durement pour qu'elle puisse revivre ses souvenirs. Dans tous les cas, la brune était incapable de refuser et accepterait forcément sans broncher...

Je voulais pas t'importuner avec mes visites… Pardon… fit-elle, résignée. Je ne pensais pas que ça demandait autant d’efforts.

Elle hésita avant de donner son accord, comme pour songer à la question même si elle se sentait incapable de dire non. De plus, la jeune femme avait du mal à s’imaginer que Viktor puisse lui mentir. Ils ne se connaissaient pas beaucoup, mais elle l’estimait beaucoup et il lui assurait que les risques étaient minimes et que si des effets secondaires survenaient, on pouvait facilement rectifier le problème avec d’autres potions. Même si elle était un peu inquiète, il n’y avait aucun danger… Non?

Je veux bien t’aider. Si tu dis qu’il n’y a pas de risques très graves, je te crois. Est-ce que tu veux que je paye la séance d’aujourd’hui ou tu préfères que je teste une potion..?

Shirley espérait qu’il veuille reporter ce nouveau système de paiement à la prochaine fois. Ça lui faisait peur…
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Terminé #9 le 04.01.17 19:28

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Bingo ! Shirley avait marché. Je ne m'étais d'ailleurs pas imaginé que cela fonctionnerait si bien, et avais préparé plusieurs arguments à avancer dans l'hypothèse où elle rechignerait quelque peu, juste au cas où. C'était naturellement sans compter sur la gentillesse naturelle de la jeune femme qui accepta sans broncher, presque trop facilement. Non contente d'accepter, elle avait l'air tout particulièrement ennuyée par l'aveu que je lui faisais. La pauvre, tout de même... Il faudrait que je songe à la rassurer un peu et modérer mon propos pour ne pas la convaincre de ne plus venir, ou en tous cas, de venir moins souvent. Après tout, si je n'avais pas menti en prétendant que Melancolia nécessitait une certaine concentration, j'avais un tant soit peu exagéré pour rendre ma demande crédible. Or, c'est précisément cette exagération qui la mettait dans tous ses états.
Face à sa réponse autant qu'à son comportement, je souris un peu.

- Ne t'inquiète pas, tu ne m'importunes nullement. Inutile de te flageller pour ça : ça ne m'a pas empêché de dormir non plus ! Au contraire, cela me fatigue un peu, c'est tout. C'est assez sain, quelque part, cela m'apaise, et je n'aspire plus qu'à me reposer, après le travail, précisai-je en souriant de plus belle.

Mais n'enfonçais-je pas le clou plutôt que de la rassurer ? Difficile à dire avec Shirley. En quelques visites, j'avais appris à connaître les grandes lignes de sa personne à force de l'observer, mais cela ne me permettait pas pour autant de déterminer à l'avance ses réactions sur tel ou tel point. Par exemple, j'avais effectivement pensé qu'elle accepterait ma proposition, mais n'avais pas envisagé qu'elle le ferait aussi facilement. De même, je n'avais pas pensé que son criant manque de confiance en elle et sa volonté de ne pas se faire remarquer donneraient autant de sens à mes paroles et la convaincraient de s'excuser. De fait... Je craignais toujours d'empirer les choses plutôt que de les améliorer lorsque je lui précisais un point déjà exposé, comme ici, le soi-disant « effort » que Melancolia nécessitait.

- Ne bouge pas, je reviens, soufflai-je en me relevant après m'être saisi de ma canne.

Silencieusement, je rejoignis l'arrière-boutique pour me saisir de l'une des « potions-test » mises de côté et entreposées sur un coin de mon plan de travail. Celle que je comptais donner à Shirley était censée affecter sa voix et lui donner la possibilité d'imiter toutes les voix, mais encore tous les bruits qu'elle entendait. Rien de bien dangereux donc, a priori, et de quoi, peut-être, la mettre en confiance dans ce nouveau job qu'elle venait d'accepter. Sourire aux lèvres, naturellement, je revins vers la jeune femme et repris place sur mon tabouret en lui donnant la potion.

- Merci d'avoir accepté, Shirley. Voici donc ta première potion, mais rassure-toi : tu peux prendre ton temps pour la tester. Inutile de le faire de suite, ou demain. Disons que tu as la semaine. Cette potion doit pouvoir te permettre d'imiter tous les bruits que tu entends : le champ des oiseaux autant que les voix. Ton boulot, c'est de me dire, déjà, si ça fonctionne, et ensuite, si tu remarques des changements qui n'ont pas lieu d'être. Si, par exemple, la potion te donne mal à la gorge, change la couleur de ta langue, te fait bégayer, que sais-je ! Tous ces effets secondaires, tu dois me les rapporter lorsqu'on se revoit, pour que je rectifie le tir, expliquai-je sans me départir de mon sourire, Mais inutile de s'encombrer avec cela pour le moment ! Passons à ce que tu es venue chercher, hm ?

Sans transition, je tendis la main sur le comptoir et attendis patiemment qu'elle vienne y poser la sienne. Inutile de lui demander ce qu'elle souhaitait revoir : je savais que Shirley, comme beaucoup d'autres – si ce n'est comme tous les autres, d'ailleurs – souhaitait revoir des moments heureux, de sorte que je pensais d'instinct à Anja. Une fois n'est pas coutume, c'est sur son sourire que je me sentis basculer mais, cette fois, les choses se passèrent différemment. D'ordinaire, je sombrais et ne me réveillais que quelques minutes après, comme sortant d'un sommeil sans songes où les ténèbres, seuls, régnaient. Cette fois, mon sommeil fut altéré par des sons, plus ou moins flous, et quelques flashs au gré desquels je discernais des images. Des silhouettes, des voix, des scènes qui s'animaient sous mes yeux sans que je ne puisse les distinguer clairement.
Lorsque je revins à moi, je réalisai avoir retenu ma respiration un temps, me retrouvant donc essoufflé et pour le moins perturbé par ce que je venais de vivre. Du peu que j'en avais perçu, les voix ne m'étaient pas parues familières et je n'avais reconnu personne – si tant est que l'on puisse discerner qui que ce soit dans une masse obscure aux contours vaguement dessinés -... D'où venaient ces sons et ces images lointains ?

Encore sous le choc, mon regard se posa sur la main de Shirley et mes sourcils se froncèrent d'instinct. Se pourrait-il... que j'ai entraperçu son souvenir ?

- Shirley..., soufflai-je d'une voix tout juste audible, Je sais que je n'ai pas pour habitude de te le demander... Mais pourrais-tu me raconter ton souvenir.. ? hasardai-je en levant les yeux sur elle, dans l'espoir de la convaincre et ainsi, peut-être, de lever ce nouveau mystère qui me frappait. Conscient, néanmoins, que la demande pourrait la brusquer, je poursuivis, Ou si tu ne veux pas, me laisserais-tu au moins t'exposer ce que j'ai vu pendant que nous rêvions ? D'habitude, c'est un écran noir que je perçois, mais là, des sons me sont parvenus. Des images, également.

Parviendrait-elle à la même conclusion que moi ? Et si Melancolia évoluait encore comme elle avait déjà évolué ; si j'étais désormais en mesure de voir plus ou moins clairement ce que je ravivais, Shirley voudrait-elle encore transiger avec moi ?
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Terminé #10 le 08.01.17 18:03

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Viktor avait gentiment rassuré Shirley après qu’elle se soit confondue en excuses. C’était un geste simple, pas forcément sincère et qui aurait été posé par presque n’importe qui face à une réaction pareille,  mais cela avait suffit à monter l’homme dans son estime. Elle le respectait déjà beaucoup parce que Viktor dégageait quelque chose qui forçait le respect. La jeune femme se contenta de répondre par un sourire un peu timide, puis se détendit un peu.

Le nécromancien lui demanda de ne pas bouger, puis se rendit à l’arrière-boutique aidé de sa canne. La Lémure en profita pour regarder plus en détail la boutique. À vrai dire, elle n’y avait pas beaucoup porté attention auparavant, peu intéressée par les différentes bouteilles et flacons proposés. Mais maintenant qu’elle devrait en tester, elle se sentait concernée. Est-ce que toutes ces boissons magiques dans la boutique avaient été testées par quelqu’un? Ou peut-être que Viktor les testait lui-même? Elle se mit à s’inquiéter alors que ses inquiétudes grandissaient. Pourquoi avait-il besoin de quelqu’un d’autre pour essayer les potions pas encore validées s’il pouvait régler tous les effets secondaires indésirables avec d’autres potions? Non mais il doit avoir ses raisons, hein! Tout ira bien… Viktor c’est un type bien et il sait ce qu’il fait, pensa-t-elle aussitôt, toujours persuadée qu’il n’avait que de bonnes intentions.

Le vendeur revint finalement, une potion à la main. Ça devait être celle que Shirley devrait boire. Elle contempla la petite bouteille dans la main de l’homme d’un œil un peu inquiet, puis l’attrapa avant de la fourrer dans la poche de son pantalon. La jeune femme prit ensuite place sur le tabouret près de Viktor.

Merci d'avoir accepté, Shirley. Voici donc ta première potion, mais rassure-toi : tu peux prendre ton temps pour la tester. Inutile de le faire de suite, ou demain. Disons que tu as la semaine. Cette potion doit pouvoir te permettre d'imiter tous les bruits que tu entends : le champ des oiseaux autant que les voix. Ton boulot, c'est de me dire, déjà, si ça fonctionne, et ensuite, si tu remarques des changements qui n'ont pas lieu d'être. Si, par exemple, la potion te donne mal à la gorge, change la couleur de ta langue, te fait bégayer, que sais-je ! Tous ces effets secondaires, tu dois me les rapporter lorsqu'on se revoit, pour que je rectifie le tir, Mais inutile de s'encombrer avec cela pour le moment ! Passons à ce que tu es venue chercher, hm ?

Shirley hocha la tête, puis il tendit la main. Elle ne se fit pas attendre et posa sa main dans la sienne, impatiente de découvrir le souvenir que Mélancolia allait raviver.



Shirley ouvrit à nouveau les yeux, un léger sourire aux lèvres. Comme toutes les fois précédentes, elle était satisfaite du rêve. Elle retira sa main de la paume de Viktor.

Shirley...Je sais que je n'ai pas pour habitude de te le demander... Mais pourrais-tu me raconter ton souvenir.. ? Conscient, néanmoins, que la demande pourrait la brusquer, je poursuivis, Ou si tu ne veux pas, me laisserais-tu au moins t'exposer ce que j'ai vu pendant que nous rêvions ? D'habitude, c'est un écran noir que je perçois, mais là, des sons me sont parvenus. Des images, également.

Des images? C’est-à-dire?

Son souvenir n’était pas spécialement honteux, elle n’avait pas peur de l’exposer à Viktor. C’était simplement par curiosité et par désir de l’aider.

C’était un souvenir de mon adolescence. On était dans un petit parc, c’était tard la nuit quand même… Ça devait être en mai ou en juin, quelque chose comme ça. Mes parents n’étaient pas là, j’avais attendu que mes frères et sœurs s’endorment, puis j’étais sortie discrètement. Il y avait 4 amis avec moi. J’étais sur les balançoires avec une amie, je discutais avec elle. Les deux autres, je ne sais pas ce qu’ils faisaient, je n’y portais pas très attention. On buvait un peu, même si c’était clairement une mauvaise idée puisque le lendemain on avait cours… On faisait pas ça souvent, je pense que c’était juste pour célébrer les vacances d’été qui arrivaient bientôt. Haha, je me souviens que je m’y étais fortement opposée aussi, du coup…