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Terminé #1 le 21.11.16 21:17

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Pour la première fois de la journée, je soufflai. Depuis l'ouverture du magasin ce matin, je n'avais pas arrêté une minute et avais eu toujours un ou plusieurs clients à contenter sans avoir le temps de respirer entre deux. Tout s'était enchaîné à une telle vitesse que je n'avais pas eu le temps de m'ennuyer ni de manger, de sorte que je prenais le temps de m'asseoir pour la première fois depuis ce matin alors qu'il était déjà dix-sept heures passées – un comble, pour l'éclopé que j'étais devenu depuis ma mort -. Fronçant un peu les sourcils, je massai distraitement mes tempes en grimaçant légèrement. De ce défilé incessant, les dernières heures avaient été les plus éprouvantes alors que plusieurs clients avaient sollicité mon pouvoir en quête d'une époque lointaine dont ils n'avaient plus guère de souvenirs ; d'une vie passée qu'ils n'auraient plus l'opportunité de retrouver... Sauf à ce qu'un brillant nécromancien ne parvienne un jour à créer cette potion fictive qui faisait tant rêver les zombies et contribuait à les démultiplier, bien entendu.

Mes yeux se levèrent sur le nouveau client à l'instant où la clochette de l'entrée se fit entendre. Un homme d'une vingtaine d'années d'apparence – pour ce que valait notre âge ici-bas -, assez petit, type européen, brun, me fit un sourire timide à peine la porte refermée derrière lui.
Et voilà que déjà, les affaires reprenaient, mais pouvais-je m'en plaindre véritablement ? Compte tenu des exigences et autres caprices que cet homme, somme toute banal, me réserva ensuite : oui. Incontestablement, oui. Car à peine eut-il foulé l'entrée qu'il crut bon de me raconter sa vie à grands renforts de détails inutiles avant d'enfin, daigner me faire part de ses désirs. Si la gêne occasionnée s'était limitée à cela cependant, je n'aurais guère eu à me plaindre, mais tel ne fut pas le cas.
Après sa première commande, l'homme reporta son attention sur un autre produit, posa d'innombrables questions sur sa composition et ses effets avant de se raviser pour revenir à son premier produit, qu'il substitua finalement par un troisième. Les mêmes questions reprirent, inlassablement, presque inévitablement, puis il déboucha la fiole et sentit le parfum de la potion sans même prendre la peine de dissimuler sa grimace. La menthe. Il détestait ça et sollicitait désormais une adaptation personnelle – un parfum à la framboise – que je lui concédai sans parvenir à desserrer les mâchoires. Après une journée entière de sollicitations continuelles, ses caprices et sa seule présence étaient de trop par cette journée bien trop chaude pour la saison.

Après une demi-heure interminable qui me parut être le double, nous convînmes d'un rendez-vous le lendemain pour qu'il récupère sa potion personnalisée, et je pus même négocier la moitié du paiement par avance afin de me prémunir d'un énième revirement chez lui. C'est alors que j'espérais le voir partir ; que j'espérais fermer la boutique en avance, ce soir, qu'il remarqua la pancarte sur le comptoir, indiquant les services complémentaires que j'étais en mesure de dispenser à quiconque souhaitait renouer avec un passé qu'il ne visualisait plus que par bribes.
Aussitôt, l'homme voulut essayer mon pouvoir et déboursa sans broncher la somme indiquée sur la pancarte. Il ne se ravisa pas même après que je lui ai fait part des aléas de mon pouvoir, et notamment du fait qu'il ne verrait inévitablement pas ce qu'il désirait – puisque je ne pouvais manifestement montrer que des souvenirs oubliés – ni ne revivrait nécessairement un souvenir agréable. Il n'en avait cure, semble-t-il, et peut-être m'avait-il tout juste écouté, d'ailleurs, lorsque je lui avais fait part des remarques usuelles. Nul doute que ce comportement ne fit qu'attiser l'agacement que j'avais déjà envers lui.

Docilement, il tendit sa main et ferma les yeux comme je le lui conseillai. A bout, tant physiquement, après une journée aussi longue et aussi chargée, que mentalement, après que mon pouvoir ait été à ce point sollicité, j'avoue ne pas avoir été dans d'excellentes dispositions au moment de poser ma main sur la sienne, cependant. Peut-être ai-je même souhaité qu'il visionne un souvenir douloureux pour ne plus le revoir à l'avenir ; pour qu'il me foute la paix définitivement. Mais depuis quand mes désirs avaient-ils une incidence sur mon pouvoir ? Jusqu'à maintenant, j'avais toujours fait le vide dans mon esprit pour ne songer plus qu'à la personne qui me faisait face afin que « Melancolia » se déclenche. J'avais toujours procédé de la sorte, quelle que soit mon humeur, et toujours, les choses s'étaient déroulées normalement, à mon insu ou presque, sans que je ne puisse jamais savoir, avant de distinguer le sourire ou les larmes de mon client, si ce dernier avait revécu un souvenir agréable ou cauchemardesque. Pourquoi, soudainement, mes ressentis auraient-ils eu leur place dans le déclenchement de mon pouvoir ?

Vivement, l'homme retira sa main de sous la mienne en la tenant comme si je la lui avais brûlée, les larmes plein les yeux sans oser me dire une parole. Balbutiant d'abord, sa peine s'était changée en colère ensuite, le convainquant de me cracher à la figure toute sa fiel sans même prendre la peine de réclamer son remboursement avant de partir en claquant la porte.
En quelques seconde, l'homme avait revécu le jour du décès de son grand-père. Il avait revu son arrivée chez sa grand-mère en pleurs, le matin, alors qu'il s'efforçait de faire bonne figure et s'était refermé sur lui-même depuis l'annonce du décès, deux jours auparavant. Il avait revu son départ pour les pompes funèbres, son hésitation, fugace, au moment où on lui avait proposé de voir le mort. Il avait revu son entrée dans la pièce, fraîche, plongée dans une pénombre presque douce atténuée par quelques bougies éparses disposées loin du corps, loin des membres de la famille, comme pour ne pas les effaroucher. Mais qui, des bougies ou du mort, les effarouchait le plus ? Il avait revu son grand-père selon son propre souhait, parce qu'il avait fait le choix de le revoir « une dernière fois », sans réaliser, peut-être, qu'il ne le verrait alors plus tel qu'il l'avait vu il y a quelques semaines. Il l'avait connu en vie, en plus ou moins bonne santé, épuisé par la maladie, rongé par les soins prodigués, usé par cette résistance acharnée... Mais le voir mort. Le revoir mort, une fois encore, par mon biais. Non. Il n'en avait pas eu besoin. Il était sorti de la pièce, avait attendu le reste de la famille, puis avait revu la cérémonie à l’Église. Le discours du curé en revanche, il ne l'avait toujours pas entendu ; pas plus que la première fois, tant il s'était trouvé masqué par ses larmes continuelles, par la musique diffusée en dernier hommage à son grand-père. Puis il avait suivi le corbillard, une fois de plus, ravalant ses larmes jusqu'au crematorium. Et là, l'attente interminable au côté des autres « invités », jusqu'à ce qu'on lui propose encore de suivre l'avancée du cercueil dans les flammes de l'Enfer personnifiées.
Et plus rien. Tout était terminé, tout le monde pouvait rentrer chez soi. Tout le monde sauf lui et le reste de sa famille. Il avait toutefois retiré sa main avant de revivre le choix ridicule de l'emplacement des cendres, juste avant que l'urne ne soit déversée.

De cette scène, je n'avais vu aucune image mais tout m'avait été fidèlement retranscrit par l'homme à grand renfort de « Pourquoi ?! », alors que la colère faisait battre le sang à ses tempes ; alors qu'elle lui amenait l'écume aux lèvres. L'homme était reparti aussi furieux que traumatisé d'avoir revu cette journée en quelques instants ; de souffrir encore, malgré les années écoulées depuis la survenance de ce jour. Cruellement, j'étais néanmoins détaché de tout ceci ; loin de ressentir par empathie la peine qu'il avait revécue, peu concerné, en somme, par sa tristesse et les insultes qu'il avait ensuite proférées – ne serait-ce que parce, incinéré, son grand-père devait errer ici, quelque part -. C'était les risques du jeu. Jusqu'à maintenant, en tous cas.
J'étais en effet perturbé par la façon qu'il avait eu de souffrir à ce point quand la plupart des souvenirs revus étaient sans saveurs, et la plupart du temps, plus positifs que négatifs. Il était l'un des seuls à avoir été à ce point traumatisé par mon pouvoir et tout ce qui me préoccupait n'était pas l'avenir de cet homme, et encore moins ses souffrances passées, mais bien de savoir si j'étais ou non pour partie responsable de la vision qu'il avait eue.

Cette question me tarauda toute la soirée à partir de la fermeture de la boutique – juste après la scène de cet ultime client – et toute la nuit encore où, incapable de fermer l’œil, j'inscrivis dans mon journal de recettes de potions toutes mes impressions et les éventuels indices, les pistes, également, que je pouvais avoir pour alimenter différentes théories. En l'état, il m'était impossible, cependant, de savoir avec exactitude si je pouvais ou non influencer le genre de souvenir ravivé, de sorte que dès le lendemain, la boutique fut ouverte pour une seule et unique chose : la proposition alléchante de revivre quelques souvenirs gratuitement, toute la matinée durant.
Naturellement, le terme « gratuitement » convainquit bien des gens de venir se soumettre à « Melancolia », et tous repartirent plus ou moins satisfaits, selon que leur visage m'inspire ou non. Ceux que je ne connaissais pas et chez qui j'avais l'intention de créer une certaine forme de dépendance m'incitèrent à penser à des choses positives qu'il revécurent manifestement en repartant le sourire aux lèvres. Certains, que je connaissais et qui constituais une part importante de mon chiffre d'affaires, eurent droit à ce traitement également, ou eurent tout au plus droit à des souvenirs d'une neutralité quasi affligeante, après que je me sois fait violence pour songer à des choses insipides, dénuées de grand intérêt. D'autres en revanche, soit qu'ils fassent partie des clients incroyablement imbuvables, soit qu'ils ne m'inspirent clairement aucune confiance – le genre à ne pas avoir un sou en poche, par exemple – eurent droit aux pires expériences de leur vie. Ou devrais-je dire eurent à nouveau droit aux pires expériences de leur vie, puisqu'il leur fallut les revivre une fois encore, alors que je m'efforçais de penser à des choses négatives à leur contact, voire des choses terrifiantes.

Cette matinée d'analyse fut l'occasion pour moi de faire plusieurs constats afin de tendre à une conclusion. A l'issue de plusieurs dizaines d'entretiens plus ou moins longs et après relecture d'innombrables pages noircies de notes, je pus remarquer que mes pensées semblaient désormais influencer le genre de souvenirs revécu par le client. Désormais, il me suffisait apparemment de penser au ressenti à venir du client pour que ses souvenirs s'adaptent à ce ressenti et le fassent naître de toute pièce. Ainsi en était-il lorsque je souhaitais du bien à ma victime et qu'elle revivait un jour heureux de sa vie, un souvenir qui lui était cher et qui lui redonnait plein d'espoir. Ainsi en était-il également lorsque je souhaitais du mal à ma victime et qu'elle revivait l'un des jours les plus tristes de son existence. De tout cela, j'en tirais une conclusion : mon pouvoir évoluait, se transformait, et devenait plus précis au fil de ses utilisations. Plus le temps passait, plus je l'utilisais, et plus j'étais en mesure de le maîtriser à la hauteur de son potentiel.

Inutile de dire que par rapport à la journée exécrable de la veille, ce nouveau jour me prêta à sourire, tant il laissait présager d'innombrables perspectives toutes plus intéressantes les unes que les autres.